Hommages en série (7): De Jamie Wright à Ivana Milicevic

Voici le 7e texte d’une chaine d’hommages que les interprètes se rendent entre eux. Le principe est simple : la personne à qui l’hommage est rendu se charge d’écrire un nouveau billet sur quelqu’un qu’elle admire qui, à son tour, écrira sur l’interprète de son choix et ainsi de suite. Fabienne Cabado, idéatrice


Ma chère Iv,

Quel plaisir d’écrire une lettre, une vraie lettre, de mettre en mots des choses que j’aurais dû te dire il y a très longtemps. Et quel luxe de savoir cette lettre publique (impossible de faire abstraction de ce fait), de savoir que des gens vont avoir la chance de se rappeler de toi, de penser à toi et d’en apprendre sur toi.

Cette lettre me donne la chance d’exprimer l’admiration que j’ai pour toi et pour ton travail. Elle n’a fait que grandir durant les années où on a partagé la scène, où on a cherché ensemble en studio. Et le privilège de t’avoir vue sur scène, surtout quand on dansait dans le même show. (Le nombre de fois où j’ai pu regarder le duo gros bras [1], assise dans le public!)

Ivana solo CR72Mais t’avoir vu sur scène dans d’autres œuvres  a aussi été un privilège. Je n’oublierai jamais ta prestation dans Amour, acide et noix [2], à Bruges, en 2008. Tu occupais la scène de cette énorme salle d’opéra comme si elle t’appartenait. Toujours cette force, cette conviction que ce que tu faisais importait, était essentiel. Ou ce showing de CINARS, en 2006, je crois: on dansait à 10h du matin, moi avec Navas, toi avec Léveillé. David [3] était mort pas longtemps avant, j’étais dans les coulisses et je vous regardais défendre l’extrait d’Amour… avec une conviction des plus émouvantes, même à 10h du matin.

Et puis, le moment de notre rencontre. C’était en 2007, je suis arrivée dans un processus de création déjà entamé avec toi, Fred, Lucie et Francis [4].Très vite, j’ai capté la façon de faire – work hard, play hard – ‘sti, que la « bonne élève » en moi était confrontée! On discutait autant qu’on dansait, on fêtait autant qu’on travaillait, tout nourrissait tout. Je t’observais, tellement généreuse et ambitieuse, tellement travailleuse, tellement exigeante, envers toi autant qu’envers les autres. J’étais intimidée. Intimidée par ta force, par la place que tu prenais, par ton expérience. Les conversations qu’on a eues, la précision de tes mots, ta façon d’aller droit au but, m’intriguaient. Encore aujourd’hui, ta capacité de cibler, de nommer, de décrire avec une analyse d’une précision chirurgicale, me fascine.

Mais derrière ma fascination/intimidation, je me voyais en toi. On se voyait l’une dans l’autre, le même feu, la même ambition singulière. Comment arrimer ça avec une amitié? Difficile parfois, il faut le dire. Mais on a trouvé comment, en grandissant, en prenant du recul quand il fallait.

On se connaissait de plus en plus. Tu m’as raconté ton passé, grandir dans une famille serbo-croate, l’amour qui se criait à haute voix. Tu disais: «Peu importe ce qu’on se dit, on s’aime.» C’est là où j’ai réellement compris qu’on pouvait séparer nos réflexions de nos émotions, qu’on pouvait danser, interpréter, sans prendre tout de façon personnelle.

«Ce n’est pas personnel», répétais-tu quand tu dirigeais les répétitions en studio. Même si on sait très bien qu’il est impossible de complètement séparer notre danse de notre personne. Mais le défi de travailler comme ça, l’exigence de cet exercice est primordial pour l’avenir de la pratique.

Intransigeante… Il y a peu d’interprètes que je pourrais qualifier avec ce mot. Et on le voyait quand tu prenais la scène. Comme tu m’as fait chier des fois, avec cette intransigeance! Ton point de vue tellement arrêté, toi qui ne cédait que rarement.

Tu voulais tellement, tout le temps. Ton énergie débordait, ça rebondissait de tous les côtés. «Ding Ding», on t’appelait. Plus verticale que toi, ça n’existe pas.

Avec toute la complexité de la pratique, après une déception de trop, tu as fini par choisir un autre chemin que la danse, finalement, mais je reste convaincue que le milieu n’était pas (et ne l’est pas encore) prêt à recevoir ta franchise, ta rigueur, ton franc-parler, ton honnêteté. Ça prend un maudit courage pour continuer à défendre ses valeurs et ne pas tout simplement fermer sa gueule pour acheter la paix. Certains pourraient parler d’un manque de diplomatie, mais certainement jamais d’une perte de convictions. Tu mettais le travail avant tout. Et ça, ça méritait et méritera toujours mon ultime respect.

Une étudiante à l’EDCM [5] m’a raconté un jour que tu leur avais dit qu’il fallait toujours garder quelque chose d’intime pour soi et, en même temps, de dévoiler tout pour toucher à ce qui est au plus profond. Se dévoiler (se fragiliser ou se vulnérabiliser) pour se rendre plus fort, mais en se protégeant toujours. La quête d’une vie, quoi.

De tous les interprètes que j’ai eu la chance de côtoyer à ce jour, aucun n’a eu autant d’impact sur moi que toi. Tu as changé ma façon de percevoir la profession, tu m’as inspirée à être plus honnête et plus franche et pour ça, je serai éternellement reconnaissante.

Je t’aime, mon amie. Tu n’es jamais trop loin dans mes pensées.

Avec beaucoup de tendresse,

Jamie


Ivana Milicevic – BIOGRAPHIE

À travers une carrière d’interprète, de répétitrice et d’enseignante, Ivana a développé les qualités d’autonomie et de discipline qui lui ont permis de briller et de durer comme artiste. Elle a travaillé principalement auprès de Emmanuel Jouthe, Paul-André Fortier et Frédéric Gravel. Elle s’illustre aussi dans les pièces de Daniel Léveillé, Utopie (1998), Amour, acide et noix (2001), La pudeur des icebergs (2004) et Crépuscule des océans (2007).

Tout au long de sa carrière, Ivana a transmis ses connaissances sous différentes formes : entre autres, avec des ateliers d’initiation à la danse offerts à des groupes divers. En 2003, 2006 et 2013, elle enseigne au département de danse de l’UQAM. Elle dirige également des classes de maître au Halifax dance et au Tanzwerk im Lagerhaus à Bremen, en plus d’élaborer le stage L’intention du mouvement ou le mouvement d’intention offert au Théâtre L’Arsenic à Lausanne ainsi qu’au Atelier de Paris Carolyn Carlson.

Il y a maintenant 4 ans, Ivana a eu la surprise et la grande joie d’être la mère de magnifiques jumelles. Riche de cette expérience doublement intense, elle souhaite être un modèle de femme engagé, audacieuse et vaillante. Présentement en voix d’obtention du diplôme de maitrise en bibliothéconomie et science de l’information de l’Université de Montréal, elle s’intéresse maintenant aux stratégies de diffusion de la culture par le biais de plateformes multiplies tant numérique que traditionnel.



[1] Un duo créé par Ivana Milicevic et Francis Ducharme dans Gravel Works de Frédérick Gravel et le Grouped’ArtGravelArtGroup

[2] Œuvre signée Daniel Léveillé, 2001

[3] David Kilburn, qui faisait partie de la distribution, est décédé dans un accident de la route.

[4] Frédérick Gravel, Lucie Vigneault, Francis Ducharme

[5] L’école de danse contemporaine de Montréal, anciennement LADMMI

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