Hommages en série (2): Lettre de Marc Boivin à David Rancourt

Voici le deuxième texte d’une chaine d’hommages que les interprètes se rendent entre eux. Le principe est simple : la personne à qui l’hommage est rendu se charge d’écrire un nouveau billet sur quelqu’un qu’elle admire qui, à son tour, écrira sur l’interprète de son choix et ainsi de suite. – Fabienne Cabado, idéatrice

 

Cher David,

Je t’admire. Voilà.

Quand  Fabienne m’a invité à commencer cette chaîne d’hommages, ma première réaction a été de vouloir agir sur le fait qu’effectivement trop peu d’interprètes sont honorés. Est-ce pour cette pensée revendicatrice que tu m’es venu en tête le premier? David du Manifeste de l’étudiant, du temps de ton passage à LADMMI (maintenant l’EDCM 1), un texte écrit avec passion, un geste de clarté qui m’avait impressionné. David du 16 décembre 2013, date de la réunion extraordinaire d’information que tenait le RQD 2, en lien avec le dossier des relations de travail et de la syndicalisation dans notre milieu, quand, devant une assemblée de tes pairs, ta candeur, ta droiture, ton honnêteté nous aidaient et nous forçaient à mieux penser.

Mais ce n’est pas que ça, David. Ce n’est surtout pas que ça. Tu es interprète comme moi. Nous savons que l’état de corps est quelque chose qui en dit long dans nos vies. On ne fait pas ce métier sans devenir un peu accroc à se laisser guider par nos sensations. Tu fais partie de ces gens qui me touchent, qui me font hausser l’exigence d’être. C’est une question de présence, c’est tout. Présence à soi, à l’autre, au monde. Et ça, quand je rencontre de ces gens – certes, tu n’es pas le seul, mais vous êtes tous uniques – je fais plus attention à ce que je dis, à ce que je pense et je vous en suis… je t’en suis reconnaissant. Vive la douce exigence de mieux-être.

Quel âge as-tu? En fait, je me demande quel âge tu as depuis que tu es entré dans ma classe la première fois. Était-ce une question de maturité particulière qu’on pressentait en toi? Ou cet équilibre que tu sembles constamment maintenir entre le poids des choses et la légèreté de ne pas se laisser envahir par une trop forte sensibilité? Les vieilles âmes devaient se bousculer pour prendre leur place en toi et tu as gagné, l’une d’elle a gagné, celle avec le rire le plus contagieux. On est heureux qu’elle nous ait choisi un peu, nous aussi.

« Personne n’est libre de tirer un trait et de dire : Le monde commence avec moi, ici et maintenant. » 3 Je viens de lire ça, tout juste là, pendant une pause. Des mots de Nancy Huston. Elle y traite d’atavisme surtout, mais aussi plus largement de connectivité entre les êtres. Je suis peut-être influencé parce que j’écris ce mot pour toi mais j’y vois le reflet de ta danse, ce que tu sembles rappeler à tes spectateurs, du moins, à celui que je suis. Il y a comme un refus de se penser seul, détaché et non responsable de son appartenance au monde.

Je t’avais demandé ton CV pour m’aider à écrire ce mot, revoir en deux pages ton parcours, mais finalement je l’ai ouvert rapidement et refermé, pour me laisser à mon propre souvenir de toi. La mémoire de ce que les êtres impriment en nous, ça aussi, c’est le propre de l’interprète n’est-ce pas? Être là, à fond, pour le peu qui restera de soi dans l’expérience de l’autre; et c’est parfait ainsi. Tu sembles l’avoir compris depuis toujours, dans la vie comme dans le travail  – pour toi, indissociables. C’est vrai qu’on va voir l’art vivant beaucoup pour l’être vivant qui nous le fait voir. Maintes fois, je me suis assis dans le noir, heureux de savoir que j’allais te voir bouger, TOI en mouvement. David de José, de Marie, de Paula, de Sylvain, d’Annie de Montréal, d’André… Je t’admire. J’aime te voir bouger. J’aime te voir défendre une proposition chorégraphique. Qu’elle soit abstraite, thématique, narrative, conceptuelle ou purement kinesthésique, avec toi, toujours la question humaine.

Et y’a des choses tellement simples aussi en danse. Je pense qu’elles sont simples parce qu’elles nous dépassent. Un corps capable de bouger et d’entendre à la fois incarne tout, et bien qu’il se rende matière, cette matière dépassera toujours le contrôle total que quiconque, chorégraphe ou interprète, voudrait avoir sur lui. Du souffle le plus intime, à la matérialisation d’une sensation, d’une intention, d’une idée, interpréter pour toi semble être dans le sens le plus pur du terme : « se prêter à être entre ». C’est-à-dire entre ce qui ne serait perceptible sans ton écoute, ton engagement, ta présence et qui le devient par ta danse. Un interprète comme toi semble percevoir les choses… pour nous, œil extérieur (ou « corps extérieur », comme disait Guy Cools quand il était témoin de notre travail de création dans R.A.F.T. 70).

Autre souvenir : David qui se roule à une lenteur infinie, trois, quatre heures avant un spectacle, sur une scène extérieure en plein soleil, au Pays-Bas, emmitouflé comme pour protéger, prendre soin de cette matière à mettre à nu bientôt. Les yeux tellement clos qu’on dirait qu’ils se sont multipliés en autant de cellules. Imagine être l’autre sur le plateau, avec toi à ce moment-là, témoin de cette mise en état et savoir qu’on va partager cette scène dans peu de temps. Comment rester indifférent? Qui le voudrait? Ce serait une erreur de toute façon… Encore une opportunité de… hausser l’exigence d’être. Merci.

Et dans l’intime, David, y’a peut-être une dernière raison pour laquelle c’est toi qui m’es venu en tête le premier et que j’ai décidé de simplement suivre cette impulsion. Ça aussi, on connaît ça comme interprète, suivre l’impulsion qui, souvent, nous en fait voir plus qu’on pensait. David, mon jeune frère. De gars à gars. Je ne sais toujours pas quel âge tu as, mais tu es certainement de cette génération qui me suit, qui me pousse, qui me rappelle que les chapitres sont à vivre, pour ce qu’ils sont, au temps présent. Douce-amère, cette question des générations. Le temps passe tellement vite que tu y es peut-être aussi déjà confronté, je ne sais pas, on pourra prendre un café si tu veux… Mais voilà, le fait que je t’admire, de proche et de loin, que tu es parfois miroir et parfois pure inspiration, rend la vie ce qu’elle doit être : plus exigeante, plus incarnée.

Je te laisse avec des images de R.A.F.T. 70 (2007) pour dire merci. L’acronyme venait de « Remembering And Forgetting Together », les mots sur lesquels le concepteur de l’environnement visuel et vidéaste Jonathan Inksetter, avait accroché quand on développait le projet. Aujourd’hui, remembering, again, et merci pour le together de cette expérience, un des multiples projets de création qui n’auraient jamais été ce qu’ils sont devenus sans TOI…

Voilà, à ton tour. À ton tour de dire pour quelqu’un d’autre.

Amitiés,

Marc

1 L’École de danse contemporaine de Montréal

2 Regroupement québécois de la danse

3 Bad Girl, Nancy Huston, Actes Sud, 2014, p 42

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