Une transition

Depuis des mois je me demande ce que deviendra Le danseur ne pèse pas lourd dans la balance. Comment lui donner vie à nouveau, alors que j’entame à la mi-août ma cinquième année d’études en ostéopathie? Ai-je encore la légitimité de dénoncer et m’indigner, même si je n’ai plus les pieds ancrés dans le studio et le cœur labouré quotidiennement par les exigences dévolues au danseur-interprète?

Ces questions sont parmi celles qui me hantent depuis l’amorce de ma réflexion sur la transition de carrière amorcée en 2009. Pour passer de la danse à une autre vie, rien ne sert d’attendre la fin de l’enchantement. La vocation est si profondément ancrée que le simple fait de réfléchir à la transition tient de la douleur exquise*. Ces amants-ci sont fidèles et la relation est tenace. On ne quitte jamais la danse et elle ne vous abandonnera jamais. Tout au plus on sentira un peu plus de fatigue ou un vague ennui, rapidement enterrés par le stress d’une nouvelle production. Et pas la fatigue endurée tous les jours, qui nous écrase en fin de journée, celle qu’on doit combattre par la force de l’esprit pour débuter une répétition, une performance ou un mouvement ardu. L’autre. La fatigue du combat incessant, du manque d’argent et de reconnaissance, la fatigue du manque de pouvoir.

On n’arrête jamais complètement d’être danseur. En décortiquant l’architecture de mon âme, je réalise que je me définis encore comme tel. Il m’est impossible de cesser d’écrire sur la danse, mais je ne peux plus le faire en criant à l’anonymat, à l’abus de pouvoir et au manque de sensibilité, comme je l’ai fait dans plus de soixante-dix textes publiés précédemment.

Laissez-moi aussi vous faire une confidence : Je suis une chochotte.

Je n’en peux plus de sacrifier les relations de respect, de confiance, d’amitié que j’ai développées au cours des années. Je n’en peux plus de découper au porte-voix les actes manqués et les oublis. À chaque fois que j’ai donné un prix citron, à chaque fois que j’ai dénoncé les gestes inconscients de mépris posés à l’égard des danseurs, j’ai failli reculer. Avant cliquer sur « Publier », je me lève, je soupire, je gémis, je me prends la tête, je grimace. Quand je reçois un commentaire, je le lis d’un seul œil, l’autre est fermé de peur, de culpabilité. Je me sens comme un petit tas de gélatine quand on m’apostrophe au détour. J’ai l’air d’Athéna, mais je suis une chochotte. Et j’ai envie que les amitiés sincères restent, alors c’est assez.

C’est donc à mes collègues de prendre la relève, en inventant leur militantisme ou en investissant les lieux où on discute de l’avenir du danseur – parfois sans eux : les tables de négos à l’Union des artistes, les groupes de réflexion du RQD, les conseils d’administration d’écoles ou de compagnies, les comités du CALQ et du CAC.

Tiens, à propos, permettez-moi une parenthèse militante. Il y a quelques années, je me suis intéressée à la composition des comités de pairs qui déterminent le versement de subventions au CALQ. Pour les subventions accordées, toutes disciplines confondues, aux « Associations, regroupements et organismes », « Diffuseurs spécialisés » et « Événement nationaux et internationaux », un total de 548 personnes ont participé à l’étude des dossiers entre 2001 et 2009. En tout, 143 directeurs artistiques, 199 auteurs, 163 gestionnaires et universitaires et… 43 interprètes (de la danse, du cirque, du théâtre, de la musique). Les interprètes n’ont pas grande voix au chapitre. Les danseurs encore moins, car je vous le donne en mille, sur ces 548 personnes, combien de danseurs?

7.

Demander au CALQ de rééquilibrer la composition des comités qui déterminent où va l’argent ne serait pas une mauvaise idée, mettons. Fin de la digression.

Nous parlions de transition. De danseur à ostéopathe, il n’y a qu’un pas, malgré plusieurs d’entre vous qui contemplent, admiratifs, dubitatifs et parfois horrifiés, les 6 ou 7 années d’études pour y arriver. Travailler avec son corps (apprendre des mouvements ou des techniques), ressentir la nuance et la subtilité (de son propre corps, de celui de son partenaire ou de son patient), être à l’écoute (des images, de intuitions, du non-dit du chorégraphe ou du patient), se centrer (avant un enchainement, avant un traitement), être discipliné (s’échauffer, s’entraîner, répéter, étudier, se perfectionner), être créatif. Je croyais quitter la danse et je la retrouve dans toute sa flamboyance, à chaque minute où je pénètre un peu plus sur le territoire de l’ostéopathie.

Cet été, je rédige une modeste étude sur le phénomène du whiplash chez le danseur contemporain. Après quelques semaines à plancher sur ce projet, ça m’est venu. Le whiplash ne m’intéresse pas vraiment. Le danseur, lui, me passionne. Je vous l’ai dit : on ne cesse jamais d’être danseur.

Je ne vous fais pas de promesse, mais j’essaie d’amorcer un virage. Dans mes prochains textes, je vais tenter d’explorer les mécanismes physiques, psychiques et relationnels des danseurs, plutôt que la dimension politique, économique et sociale dans laquelle ils se trouvent. Je souhaite parler de leurs labyrinthes intérieurs, de leur relation ambivalente avec la douleur, le pouvoir, l’héroïsme, le plaisir, la colère. Et toujours, mon objectif premier restera de contribuer à ce que notre voix soit entendue et notre corps reconnu.

Voilà pour la transition.

La prochaine fois, je vous parlerai de la douleur.

Cath et oscar

* Douleur exquise: douleur violente et bien localisée

 

 

 

Une réflexion sur “Une transition

  1. Emilie dit :

    Bonjour, j’ai adoré vous lire. Entourée de danseurs et danseuses, je sais trop comment il est difficile de quitter le milieu de la danse et tout ce qu’il représente. Ceci vous restez dans le monde du « corps ». Ostéopathie, un bien beau métier aussi.

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