POT LUCK

Pour un petit « Oumph » de fin de saison: Prenez un commentaire en deux parties écrit par un chorégraphe montréalais, brassez le tout par courriel pendant quelques semaines, liez avec le texte déjà publié d’une journaliste-critique-danseuse-chorégraphe et pimentez avec la redoutable réflexion d’une interprète.

Premier tapas par Dave St-Pierre

Une réaction qui interpelle, écrite par Dave St-Pierre en lien avec le texte Genoux publié en juin dernier.

Dave St-PierreJe suis toujours à argumenter avec les danseurs qui se blessent. Ils veulent toujours revenir au travail le plus vite possible ou ils me jurent être capables de travailler « avec cette petite blessure ». Je me sens parfois comme un père qui les sermonne. Après avoir argumenté avec eux, je finis souvent par capituler et j’adapte la pièce pour eux. Je leur retire des sections pour alléger leur charge de travail, je les remplace ici et là par d’autres danseurs, je coupe des mouvements dangereux qui peuvent les blesser. Mais ils viennent parfois me trouver pour dire : « Mais ce bout là de la pièce, je pense que je pourrais quand même le faire ». Je réalise que les danseurs sont eux-mêmes extrêmement ambivalents face à leurs blessures. Qu’est-il arrivé pour que les danseurs réagissent ainsi? Sans pression de ma part, ils sont encore prêts à se mettre en danger. Ont-ils peur? N’ont-ils aucune idée des enjeux d’une blessure aggravée sur leur carrière? Je tente de les convaincre de ne pas hypothéquer leur corps, leur instrument de travail. Je leur dis que de danser sur des blessures, ça peut empirer et mettre fin abruptement à la carrière. Ils le savent, mais ils n’arrêtent pas. Je le sais, j’étais pareil comme danseur! Même son de cloche de la part de différents chorégraphes avec qui j’ai parlé de ce dilemme. À la fin, on fait quoi? On les laisse danser ou on refuse qu’ils reviennent au studio tant qu’ils ne sont pas en état de tout faire? Est-ce que la décision doit revenir entièrement au danseur? Je suis d’accord qu’il faille sensibiliser les chorégraphes et les metteurs en scène, mais il faut aussi sensibiliser les danseurs. Ça se joue à deux.

Photo: Dave St-Pierre

Deuxième tapas par Dave St-Pierre et David Pressault

Suite aux commentaires soulevés par l’article de David Pressault, Abus de pouvoir en danse (un problème complexe), une autre contribution de Dave St-Pierre à la réflexion.

Je travaille fort pour que les artistes avec qui je travaille soient une importante partie créatrice de mes spectacles. Déjà, indiquer que mes spectacles sont créés en collaboration avec les artistes-interprètes est la moindre des choses. J’ai dû même me battre à plusieurs reprises avec des diffuseurs pour qu’ils mettent le nom des danseurs dans le programme… ce qui n’est pas toujours facile! Le fait de les présenter un par un après chaque spectacle est très important pour moi, ça prend une ou deux minutes et ça fait une grande différence. Dans l’absolu, j’aimerais augmenter les cachets de spectacles, donner une sorte de droit de suite à tout le monde, mais j’ai des contraintes financières. Dans les années passées (plus maintenant, mais j’y rêve encore) quand ma compagnie faisait de petits surplus, je séparais ce montant avec tous les interprètes qui avaient été de la création, comme droits de suite. C’était un montant symbolique, mais le geste compte. Si j’avais des surplus disponibles, plutôt que d’imaginer un lieu permanent, je préfèrerais de loin les remettre aux artistes.

Il faudra bien un jour que quelqu’un se penche sur le problème du chorégraphe régnant. Le culte du chorégraphe comme seul auteur est bien vivant. J’essaye de changer les choses, mais ça reste difficile. Des tonnes d’exemples me viennent en tête. Par exemple, je déteste faire des entrevues (mais c’est un mal pour un bien) et je veux envoyer des danseurs à ma place. Sauf que c’est un refus instantané. Les journalistes veulent le chorégraphe, celui par qui tout est arrivé, sinon, pas d’entrevue. Alors on fait quoi? Les entrevues sont quand même nécessaires. Aujourd’hui j’ai modifié ma stratégie, quand on me propose de faire des entrevues concernant mes spectacles, j’annonce que je viens avec un interprète, ce que j’ai fait avec la compagnie Mandala Situ. Certains médias ne voulait rien savoir de rencontrer les membres de Mandala Situ, mais je refusais de faire des entrevues à moins que l’une des danseuses du collectif soient présente. Il faut aussi éduquer nos médias. Si chaque chorégraphe ou metteur en scène amène avec lui en entrevue un des interprètes du spectacle, on arrivera peut-être arriver à changer tranquillement les mentalités.

Trou normand par Catherine Lalonde et Corinne Crane Desmarais (indirectement)

J’ai de la suite dans les idées et pas beaucoup de temps pour écrire de nouveaux textes…! Alors en poursuivant sur la relation médias/danseurs je vous propose de vous replonger dans le texte de Catherine Lalonde Connais ton ennemi as they say  publié le 13 janvier 2011 en réponse à un commentaire de Corinne Crane Desmarais.

Dessert par Caroline Gravel

Enfin, je ne peux que vous encourager à lire le mémoire de maitrise de Caroline Gravel qui se penche en profondeur sur la question de la part du danseur comme auteur de la création. La première bouchée annonce tous les arômes:
Caroline Gravel et Dany Desjardins photo Julie Artacho

« Selon l’acceptation générale, le danseur est un artiste mais en réalité, son œuvre est le plus souvent assimilée à celle du chorégraphe et son corps, généralement réduit au statut d’instrument. Le danseur a lui-même de la difficulté à parler de ses interprétations et se considère souvent comme un outil. La présente étude s’est donc attachée à mieux saisir ce que le danseur, à la fois outil du chorégraphe mais d’abord artiste à part entière, crée, quelle œuvre résulte de son travail créatif.  Les résultats de l’étude ont permis de mettre en lumière que (…) le danseur crée effectivement dans l’espace de l’œuvre chorégraphique et que son œuvre est multiple. (…) Cette étude a permis de réaffirmer la possibilité pour le danseur de prendre position au sein des œuvres, lui-même portant la responsabilité de sa création (…) ».

Photo: Julie Artacho. Danseurs: Caroline Gravel et Dany Desjardins. Chorégraphe: Catherine Gaudet.

4 réflexions sur “POT LUCK

  1. Roger Hobden, MD dit :

    Concernant les limitations fonctionnelles du danseur blessé au travail : c’est pour ça que la loi de la CSST prévoit de façon explicite un mécanisme qui permet au médecin qui a charge de décrire les limitations fonctionnelles du danseur. Ces limitations sont connues par les trois côtés du triangle (chorégraphe, danseur et médecin) et encadrent de façon légale ce que le chorégraphe peut et ne peut pas demander à son danseur. Ça devient ensuite une question de cadre. Est-ce que chacun des trois côtés est capable de respecter l’espace convenu, ou est qu’un (ou deux) du (des) côtés est (sont) mou(s) et malléable(s) ? Je pense que vous savez comment moi je suis … : D

  2. dave st-pierre dit :

    « …encadrent de façon légale ce que le chorégraphe peut et ne peut pas demander à son danseur. » et ce que le danseur décide de faire ou pas, il y a un encadrement légal pour ça?!?! ça démontre que si le danseur se blesse, c’est la faute du dit chorégraphe?!?! alors dès demain, je fais signer des contrats avec une nouvelle clause. Le chorégraphe n’est pas responsable des blessures que le danseur s’inflige si celui-çi, malgré les directives des médecins et du chorégraphe, décide d’effectuer les chorégraphies.

  3. dave st-pierre dit :

    pour réflexion: disons qu’un danseur, déjà fragilisé par une blessure, se blesse plus sérieusement durant une répétition avant de partir en tournée ( malgré le fait que le médecin et le chorégraphe était au courant et lui ont laissé le choix de continuer ou pas ). Sa blessure, maintenant plus importante l’empêche de partir en tournée. Qui devra financièrement faire le tampon pour le remplacer? qui devra payer pour les répétitions en surplus pour un remplaçant, et si le billet d’avion est déjà acheté, qui achètera le billet du remplaçant ( pas toujours remboursable, ça nous est déjà arrivé )?
    pour l’instant, c’est la compagnie qui doit payer en double. la plupart des compagnies n’ont pas cet argent en plus. devrait-on faire payer le danseur pour le sensibiliser?

  4. Roger Hobden, MD dit :

    En fait, ce n’est pas « le choix de continuer ou pas », c’est « la possibilité de danser selon les limitations fonctionnelles identifiées et nommées ». Un nombre très important de chorégraphes préfèrent avoir un danseur d’expérience qui ne danse pas certaines parties de la chorégraphie, au lieu d’engager à la dernière minute une personne qui n’a pas participé à tout le processus. Les danseurs expérimentés sont le plus souvent capables d’identifier leurs limites, ce qui n’est pas nécessairement le cas de comédiens qui participent à un spectacle de danse.

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