Prix citron aux compagnies, chorégraphes et producteurs qui ne savent pas dire NON

Il y a trois jours, j’ai été convoquée pour une publicité de la SAAQ. Je devais auditionner pour le rôle muet d’une femme à qui deux policiers annonçaient que son mari était mort des suites d’un accident de voiture. À l’heure dite, je me présente à l’adresse indiquée, un peu à reculons. Sur la porte, il est écrit « Audition ». J’entre. Assises, 6 femmes, grandes, belles, très maquillées, leur Blackberry ou iPhone à la main, textent nerveusement, se regardent les unes les autres, marchent de long en large dans la pièce exiguë. L’assistante de la directrice de casting m’attend, assise à une table. Devant elle, une liste interminable de noms qui viennent auditionner pour le rôle. Je ne suis qu’une parmi les autres, je ne suis pas maquillée, il me semble que ma peau est terne en cette fin d’hiver et que mes cernes sont trop apparentes. C’est ma deuxième audition de publicité, mais peut-être ma trentième comme artiste. Je n’ai pas auditionné depuis 2006, quand Danièle Desnoyers m’a engagée pour remplacer Anne-Bruce Falconer dans « Play it Again! ». Pendant les 5 ou 6 minutes que j’ai passé dans cette pièce, un sentiment grandissant me submergeait. J’avais l’impression qu’une sorte de mélasse noire, visqueuse, reconnaissable, me montait à la gorge. Il y a 10 ans, je savais comment y échapper. Il y a trois jours, j’ai dit non et je suis partie sans explications. Plus jamais je ne ferai d’audition. Sur le trajet de retour, je pensais à Alessandra Rigano qui m’avait envoyé quelques jours auparavant, le texte que je vous présente aujourd’hui.

Catherine Viau

Alessandra Rigano photo© Michael Slobodian

En tant qu’interprète de la relève en danse, j’ai déjà fait mon lot d’auditions et de castings. Je me suis fait dire NON, parfois en plein milieu du processus, des fois à la fin, à l’occasion pas du tout. Car la seule manière de récolter un OUI, c’est de se relever des déceptions qui nous ont clouées au sol. La seule manière de se faire dire OUI, c’est de retrouver la force de se mettre encore une fois en danger tout en sachant, avant même d’avoir mis les pieds dans le studio, que les chances d’en sortir anéantis pour la centième fois sont bien plus grandes que l’inverse.

C’est un milieu qui inspire et nourrit, mais c’est aussi un milieu ingrat. Ceux qui s’y investissent ne le font pas pour la gloire ou l’argent. Mais le cœur y est, généreux, ouvert, lumineux. C’est pourquoi je ne conçois pas le manque de respect et de sensibilité de la part des producteurs et compagnies qui ne se donnent pas la peine d’envoyer une réponse, même quand c’est NON. Encore pire est la réponse tardive qui parvient aux refusés, alors que l’élu le sait rapidement. Ceux qui agissent ainsi méconnaissent-ils à ce point le fonctionnement des réseaux sociaux? Permettez-moi d’en douter. Dès qu’un danseur reçoit un OUI, il crie sa joie sur Facebook pour que tout le monde partage son allégresse. À partir de ce moment, l’attente du NON prend un goût extrêmement amer. 

C’est pourtant une pratique courante dans plusieurs domaines : « Don’t call us, we’ll call you ». Cependant le métier de danseur en est un de passion. Quand on se présente en audition, on se dédie corps et âme pour décrocher un contrat. C’est précisément cette attitude intérieure qui est recherchée et valorisée par les compagnies à la recherche d’un danseur. On s’investit âme et corps dans un environnement extrêmement stressant ce qui augmente le potentiel de blessure, ce qui est un énorme risque à prendre pour un artiste qui ne peut compter que sur un seul outil : son corps en parfait état de marche. On sacrifie aussi du temps au détriment de journées de travail, ce qui constitue un compromis énorme pour une personne qui vit souvent tout près du seuil de la pauvreté.

Sans compter la crainte d’être rejeté avec tout ce que ça implique de jugement sur son corps, son talent, sa légitimité comme artiste. Chaque fois qu’on passe à travers ce processus on se rend vulnérable en acceptant de se faire juger sur ce qui nous est le plus intime, notre corps. Cela demande une force et une humilité immense. S’il existait une autre avenue pour décrocher un rôle, on la prendrait sans hésiter, mais de toute évidence on n’a pas le choix. Les artistes qui se retrouvent en audition sont ceux qui ont persévéré, dont le corps a tenu le coup, qui ont réussi par un mélange de miracle, de sélection semi-arbitraire et de travail acharné à rester accroché, alors que des milliers de leurs collègues ont abandonné. Leur dire NON clairement et sans délai est le minimum de considération qu’on devrait leur accorder. Et si téléphoner à chacun prend trop de temps, il n’est certainement pas difficile d’envoyer un courriel à tous en prenant soin de choisir ses mots. 

Par respect pour tous les danseurs qui ont encore le courage de conserver l’espoir de danser, je souhaite que les producteurs, compagnies et chorégraphes indépendants qui tiennent des auditions aient la décence de dire OUI et NON. 

Merci. 

Alessandra Rigano

– Photo: Michael Slobodian

6 réflexions sur “Prix citron aux compagnies, chorégraphes et producteurs qui ne savent pas dire NON

  1. Corinne dit :

    « Car la seule manière de récolter un OUI, c’est de se relever des déceptions qui nous ont clouées au sol. La seule manière de se faire dire OUI, c’est de retrouver la force de se mettre encore une fois en danger tout en sachant, avant même d’avoir mis les pieds dans le studio, que les chances d’en sortir anéantis pour la centième fois sont bien plus grandes que l’inverse.  »

    -La psychologie derrière…

    Devenir proactif dans sa pratique pour ne pas d’entrer dans le cercle vicieux de l’attente nous permet de garder confiance et éviter de miser tout notre espoir en une seule audition. Attendre qu’on nous recrute, attendre une audition, attendre un oui, crée une dépendance extérieure à nous. Cela nous revoie le message que le seul pouvoir que nous avons c’est d’éblouir par notre performance en audition, ce qui est faux et quelque peu rabaissant.

    Le pouvoir que nous avons c’est de se savoir que nous ne sommes ni interchangeables, ni à la merci de qui que ce soit. C’est aussi de se créer son emploi en partant un projet et aller chercher le financement. C’est un exemple parmis tant d’autres, mais il est primordial de développer des compétences connexes qui nous permettent de rester actif dans notre milieu.

    C’est frappant de lire : »déceptions qui nous ont clouées au sol et anéantis pour la centième fois. ». Je comprends le sentiment de déception, mais ces commentaires me disent qu’on a parfois tendance à miser toutes nos cartes sur une seule occasion. C’est dommage, mais je crois que le problème est plus dans cette vision de l’audition que dans le « non » qu’on pourrait avoir. Si le délais de réponse est long et qu’on pense que ce contrat est LA seule chance que nous avons de danser, il se peut que ce soit insoutenable.
    Prennons le meme délais, mais dans une optique beaucoup plus positive face à notre avenir sans ce contrat potentiel, il se peut que ce soit plus facile à vivre comme temps d’attente.

    Il n’est pas agréable de ne pas avoir de réponse claire, j’en conviens tout à fait. Comme cette attitude prouve un manque de respect envers les artistes que nous sommes, on a également le droit de leur écrire en manifestant notre mécontentement. On a aussi le choix de ne pas se présenter la prochaine fois qu’ils ouvrieront une audition. On peut aussi en prévenir nos collègues pour la prochaine fois en question.

    Bref, se garder actif, moins attendre et imposer le respect est beaucoup plus important qu’un « oui », un « non » et comment il sont annoncés.

    • Je suis d’accord avec ce que tu dis Corinne, pourtant, le sentiment qu’on peut avoir avant, pendant et après l’audition ne dépend pas toujours de notre vision des choses. Parfois, on est dans un état d’âme et d’esprit qui ne permet pas prendre les choses avec distance et philosophie. Parfois oui. Et certains danseurs sont plus sensibles que d’autres là dessus. On n’est pas toujours capable d’être proactif, positif et indépendant. C’est d’ailleurs cette exigence de notre société (être fort, être performant, être sûr de soi) qui est responsable en partie, selon moi, de créer des états dépressifs. Par ailleurs, on fait un métier qui nous demande précisément d’être vulérable et sensible. Il peut être difficile d’être sélectif: être dans cette vulnérabilité en studio lors de l’audition, mais en sortir complètement quand c’est fini. Ce que tu suggères dans ton commentaire fonctionne pour certains, moins pour d’autres. (C. Viau)

  2. Suzie dit :

    Laisser l’égo de côté et faire place à l’estime de soi….Tout un défi dans un tel difficile contexte. Des artistes que l’on admire dans toute leur vulnérabilité sur scène mais qui, dans la « vraie vie », doivent se connecter sur leur Force intérieure…..la confiance en soi….l’amour de soi. Rappelons-nous que nous sommes notre pire ennemi mais que nous pouvons aussi devenir notre meilleure amie. Tout un cheminement pour se recentrer sur ces vérités.
    Toutefois, j’ai confiance en la passion qui anime tous ces artistes pour alimenter le feu de leur propre estime de soi…..Soyons vrais, soyons bons pour nous-mêmes!

  3. Jean Bédard dit :

    Je sourcille un peu au ton « positiviste » de votre propos, Corinne. Dans tous les cas où nos droits sont bafoués et que ceux qui sont en situation de pouvoir abusent de leurs privilèges (que ce soit dans le milieu de la mode ou des arts), on a toujours, comme vous le dites « … aussi le choix de ne pas se présenter la prochaine fois qu’ils ouvriront une audition. » Mais n’est-ce pas là jouer le jeu de ceux qui abusent du fait qu’il y a de nombreux artistes, souvent pauvres et prêts à tout pour décrocher un rôle ou une partition. Est-ce que ça justifie qu’ils soient traités comme du bétail. Je trouve que Catherine a raison dans ses réserves à cet égard. La complaisance « soft » de ce comportement affairiste doit être dénoncée vivement, et les artistes faisant partie de ce « sérail » doivent faire preuve davantage de solidarité en signalant les chorégraphes et producteurs qui entretiennent cette mentalité. Ce n’est pas en ignorant silencieusement le mépris qu’on parvient à changer des comportements.

  4. dave st-pierre dit :

    Quand je dirigeais les auditions au cirque du soleil, on nommait des « numéros » ( affichés sur les vêtements des danseurs ) qui devaient quitter l’audition. Je prenais un petit temps ( une poignée de main qui dure 3 secondes ) et j’allais voir tous les artistes un par un pour leur dire que ça ne fonctionnerait pas et leur dire merci. On m’a tout de suite dit d’arrêter de faire ça, que ça prenait trop de temps. Alors pour ce qui est de la complaisance, c’est pas demain que ça va changer, les créateurs, que dis-je, les fonctionnaires au pouvoir en ont rien à faire des artistes en audition. Ce n’est que des pantins. Il ne faut pas le prendre personnel, bien au contraire. Parfois tu tombes sur du monde sensible, tu te rattaches ça🙂

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