Concernant les Prix de la danse

«  Les Prix de la danse de Montréal est un organisme qui  décerne annuellement des prix à des artistes de la danse (individu, collectif d’artistes ou compagnie), canadiens ou étrangers, pour leur contribution exceptionnelle à la danse. Le jury peut récompenser tout autant des artistes d’expérience, cumulant d’impressionnantes feuilles de route, que de jeunes artistes s’étant brillamment illustrés. Tous les artistes qui présentent une œuvre artistique sur le territoire de la ville de Montréal (entre la période du 1er juillet au 30 juin) sont automatiquement mis en candidature pour la remise des prix. » Source: http://www.prixdeladanse.com

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Steve Reich Evening, compagnie Rosas. Photo: Herman Sorgeloos. Source: impulsdanz.com

L’annonce de l’attribution du prix de la danse 2011-2012 à Anne Teresa De Keersmaeker a fait bien des remous. En lisant les commentaires sur Facebook, entre autre dans des discussions à ce sujet initiées par les chorégraphes Mélanie Demers et Dave St-Pierre, je note qu’on reproche indirectement à la gagnante la longévité de sa carrière et sa notoriété, le soutien financier dont sa compagnie dispose et le fait qu’elle soit étrangère. Analysons ces trois arguments…

Le fait que cette récompense soit décernée à un artiste qui a contribué de manière exceptionnelle à la danse semble faire déjà obstacle au premier sursaut d’indignation qui viendrait se frapper contre la stature de la chorégraphe flamande. On pourrait cependant souligner l’apparente contradiction qui existe entre le désir de récompenser éventuellement un « jeune artiste » qui ait offert dès le début de sa carrière « une contribution exceptionnelle à la danse ». Pas que ce soit absolument inconcevable, mais une contribution de 25 ans gagnera bien souvent devant une expérience de 6 ans, qu’elles soient exceptionnelles ou pas. En ce sens, je suis d’accord avec les intervenants qui émettent en doute la possibilité qu’un artiste de la relève puisse obtenir ce prix.

C’est d’ailleurs pourquoi les Prix de la danse devraient être bonifiés de prix à la relève et, rêvons, de prix d’interprétation. Ces prix ne tomberont pas du ciel, il faudra que ceux qui en rêvent s’impliquent, les suggèrent, les façonnent et aillent à la recherche de financement. Mais j’ai ouïe dire qu’ils ne demandent qu’à être créés.

Parlons maintenant d’argent, un des grands tabous de cette histoire. Nous avons tous été témoins dans les dernières années de comportements agressifs, méprisants, à la limite diffamatoire tenus par des « journalistes » contre la communauté artistique. Pensons à Krista Erickson du réseau Sun Media et sa charge contre Margie Gillis ou aux propos démagogues réguliers de Nathalie Elgrably-Lévy et Richard Martineau dans les pages du Journal de Montréal. Quand j’entends ce genre d’attaque, comme vous, je devient enragée. L’art sert à nourrir les sociétés. Il permet, comme le dit élégamment Simon Brault, « d’explorer des territoires qui ne nous sont pas encore familiers ». Comme vous, je me désole de voir des gens continuer à affirmer qu’ils peuvent se passer d’art personnellement et collectivement. Je me désole aussi de voir d’autres personnes confondre art et produit culturel. Ce sont pour moi des erreurs fondamentales qui nous ont menés insidieusement et conjointement avec d’autres facteurs, à la crise sociale, humaine et financière que nous vivons aujourd’hui.

Nos détracteurs dénoncent les subventions que nous recevons, se plaignent que l’argent des citoyens soit dépensé à des fins inutiles, subversives, volatiles et non rentables. Ils nous servent l’argument darwinien qui consiste à laisser vivre uniquement les « produits » qui se vendent sur le marché culturel. En s’offusquant que De Keersmaeker reçoive 50 000 $ alors que « d’autres » en ont si cruellement besoin, nous jouons à notre tour à ce jeu dangereux. Nous affirmons ainsi que nous sommes d’accord avec le fait de laisser la loi de la jungle prendre le dessus : ne lui donnons pas d’argent, elle s’en sortira bien si elle est assez forte. Et nous légitimons du même coup le concept utilitaire du financement : il vaut mieux donner l’argent à quelqu’un qui a de la difficulté à payer son loyer ou ses danseurs qu’à une femme probablement riche. Pourtant, ce prix n’est pas remis à la personne qui en a le plus besoin. Il est remis à la personne qui contribue de manière exceptionnelle à la danse. Bref, avec ces arguments, nous faisons peut-être la preuve que nous ne sommes pas si éloignés de cousine Krista, tante Nathalie et grand-papa Richard… Joyeux Noël?

Il me semble à propos de faire ici une incartade du côté du fléau incestueux avec lequel nous devons vivre en permanence dans le milieu de la danse : les jurys de pairs.

Dans un texte écrit il y a deux ans, j’avais dénoncé le manque d’encadrement des jurys concernant l’évaluation de la qualité artistique des œuvres présentées. Non seulement les évaluateurs ne sont pas tenus d’avoir vu les pièces qu’ils évaluent, mais ils n’ont pas de grille d’analyse leur permettant de parler le même langage. Il m’apparaissait peu probable que le directeur d’un théâtre dans Charlevoix , un administrateur de compagnie, un chercheur universitaire et un jeune artiste indépendant partagent la même vision de la qualité en matière d’art chorégraphique. Comprenez moi bien, il est souhaitable que des comités d’horizons diversifiés soient formés, ce qui encourage la diversité des œuvres financées. Toutefois, les points de vue peuvent être si divergents, qu’en l’absence d’une grille d’analyse sérieuse, il peut arriver parfois que deux critères subsistent pour déterminer qui sera financé.

Le premier : la vente de billet. J’ai eu un affrontement à ce sujet avec le directeur des communications du CALQ  il y a deux ans, ce qui a mené à ma série de textes sur le CALQ, que je vous laisse lire ou relire. Le deuxième critère: le poids de la personnalité évaluée. Poids en terme d’amour (j’aime vraiment beaucoup ce chorégraphe), de renvoi d’ascenseur (il a toujours accepté mes invitations), de placement politique (il est sur toutes les tribunes en ce moment, ça paraîtrait mal de le couper), de popularité (tout le monde a dit que sa dernière pièce était géniale) ou de « qu’en dira-t-on » plus généraux. Il est impossible pour les comités et jurys de rendre une décision en toute impartialité. Ils seront tenus responsables et critiqués pour les décisions qu’ils rendent. Et on leur fera payer ou on leur renverra l’ascenseur quand ce sera leur tour de se soumettre à la loterie du financement. Ainsi, dans cette confusion des rôles (juges, collègues, compétiteurs, collaborateurs, employeurs) l’objectivité du jugement est souvent atteinte.

C’est peut-être pour ça que bien des gens s’exclament, moitié envieux (refuseraient-ils le prix s’il leur était destinés?) moitié pessimistes (je ne trône pas au sommet, je n’ai donc aucune chance), lorsque dans la même journée, Marie Chouinard et Anne Teresa De Keersmaeker sont sacrées, une trentième fois, gagnantes. Malgré tout, il est difficile de rassembler un jury de la qualité de celui qui a accordé le Prix de la danse 2011-2012. J’ai de la difficulté à croire qu’on a affaire à une gagne de deux de piques corrompus à la solde de Québécor, comme le laissait sous entendre certaines personnes dans les médias sociaux.

Puisque l’information est publique, nommons-les. Il s’agit de Michèle Fèbvre (historienne de la danse, auteure, professeure associée à l’UQAM et ex-interprète), Steve Huot (important producteur et diffuseur de danse à Québec), Manon Levac (danseuse à la feuille de route exceptionnelle et professeure à l’UQAM), David Pressault (directeur artistique et mentor pour plusieurs jeunes chorégraphes) et Philip Szporer (auteur, conférencier et réalisateur). Vous me traiterez peut-être d’optimiste déjantée, mais j’entretiens l’espoir que la décision d’honorer Anne Teresa de De Keersmaeker est venue de leur intime conviction que cette immense artiste a contribué de manière exceptionnelle à la danse.          

Pour terminer, parlons de la décision d’ouvrir ce prix aux compagnies étrangères « alors qu’on en a tant besoin ici ». Je partage l’opinion qu’a exprimée l’agent Denis Bergeron à ce sujet. Ce prix est une révérence. Les artistes de Montréal disent merci au monde entier pour toutes les résidences dont ils bénéficient depuis des années, partout à travers le monde, car ils en ont tant besoin, justement… Par ce Prix, nous disons tous: Merci de nous accueillir et vous serez à votre tour, bien reçus chez nous. Car nous souhaitons communiquer, nous ouvrir sur le monde, partager ce langage commun. Et si ce Prix est gagné chez nous, il célèbre alors, sans fausse humilité,  la certitude de notre valeur.

C’est un prix important, qui fait office de publicité pour Montréal, car on ne pourra pas toujours surfer sur l’ancienne vague des années 90. Il lui donne du panache, de la noblesse. Et on dit bravo à Québécor, qui pour une fois, s’associe à autre chose qu’à Occupation Double, Krista Erickson, Richard Martineau et Nathalie Elgrably-Lévy. Car en fin de compte, Sun Media et Le Journal de Montréal sont… des filiales de Québécor.

8 réflexions sur “Concernant les Prix de la danse

  1. Jade Marquis dit :

    Je pensais justement toi et ton blogue ces temps-ci…Contente de te lire nouveau!

    Jade

  2. Jamie Wright dit :

    Je viens de chercher sur le siteweb http://www.prixdeladanse.com et sur la page facebook des prix et je n’ai pas trouvé les noms des membres du jury de cette année. Je suis contente que tu les as nommés, Catherine, j’étais curieuse. Je n’étais pas à la présentation des prix la semaine passée. Est-ce que le jury a été présenté?
    En parlant avec quelque personnes sur le sujet des prix, je constate la manque d’information dans la communauté. Il y avait des artistes qui ne savaient même pas qu’ils étaient en lice juste parce que leur oeuvre était présenté la saison dernière. Espérons qu’avec le temps viendra une meilleure familiarité avec le fonctionnement des prix, que les organisateurs serviront des médias traditionnels et sociaux pour offrir de la transparence et de l’accessibilité.

    • Pour trouver les noms, il faut aller dans l’onglet « Nouvelles », le jury est présenté au 8e paragraphe.

      • Jamie Wright dit :

        Merci. Mais ce n’était pas facile de trouver cette information. Et je suis d’accord avec Robert St-Amour–un membre du jury d’une autre domaine artistique ou du publique pourrait donner un point de vue intéressant.

      • Bien d’accord avec toi, il fallait chercher longtemps pour trouver l’info. Et l’idée de Robert est en effet, intéressante…

      • Goulet Tessa dit :

        Ce jury concerne le Grand prix de la danse de 50 000 $. Pour le prix de la meilleure chorégraphie, offert par le CALQ et attribué à Marie Chouinard, il faudra attendre quelques mois avant de savoir qui siégeait sur ce comité…

        Et pour être dans la liste des candidats à ce prix, il faut déposer un formulaire de mise en candidature au CALQ à une date précise.

      • Tout à fait. Et les infos pour le Prix du CALQ pour la meilleure chorégraphie sont disponibles à http://www.calq.gouv.qc.ca/prix/choregraphie.htm

  3. Robert St-Amour dit :

    Je suis assez content, Catherine, que tu écrives sur les Prix de la danse. Lorsque j’ai pris connaissance des récipiendaires, j’ai été quelque peu surpris, n’étant pas au courant des critères de sélection. Pourquoi faire différemment en danse ? Lors des différents galas qu’il y a au Québec, on récompense les gens d’ici avec quelques catégories récompensant des artistes d’ailleurs. Je trouve logique de ne pas mettre en compétition pour un Jutra, des cinéastes d’ci et d’autres des U.S. ou d’Europe. Sans rien enlever à nos réalisateurs, la compétition pourrait être assez inégale. La même chose pour le théâtre, l’humour ou la littérature.

    Avec la très grande qualité des chorégraphes d’ici, qualité que j’ai le plaisir de découvrir régulièrement sur les différentes scènes, je crois que l’on devrait dorénavant récompenser en priorité les créateurs d’ici, Et, suggestion de ma part, ajouter un membre du public dans le jury.

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