Graduer en mai 2012

Dimanche passé, j’ai rencontré Louis-Elyan Martin et Marie-France Jacques, deux finissants de l’École de danse contemporaine de Montréal (Ladmmi). Assis dans un parc au soleil, nous avons discuté quelques heures de l’importante transition qu’ils vivent actuellement. Au début de notre discussion, un drame s’est joué à quelques mètres de nous qui n’impliquait ni policiers, ni manifestants, mais des oiseaux. À grands cris, une volée de moineaux tentait de protéger un oisillon tombé du nid d’une grande corneille noire. Raté. Le prédateur a fini par happer le petit et l’emporter au sommet d’un arbre. Je ne crois pas aux coïncidences et j’avoue que je me suis furtivement demandé s’il s’agissait d’un avertissement pour les deux danseurs que j’avais en face de moi. Mais à la fin de notre discussion, il me semblait évident que le symbole de cette scène ne se dressait pas comme un sombre présage devant ces deux diplômés.

La présentation

Marie-France Jacques termine un double DEC en Danse et Sciences humaines au Cégep de Drummondville en 2008. Elle étudie ensuite brièvement au School of Dance à Ottawa et participe ensuite à un stage au Centre chorégraphique Le Pacifique de Grenoble en France. Elle complète ensuite sa formation à l’École de danse contemporaine en 2012.

Louis-Elyan Martin est originaire de France, il a étudié la littérature et l’histoire anglophone à l’Université de Bristol en Angleterre et l’Université du New South Wales en Australie et obtient sa maîtrise en 2008. Voulant poursuivre sa passion pour la danse, il abandonne ses études et entame la même année une formation en danse contemporaine à l’Université Concordia, puis la complète à l’École de danse contemporaine de Montréal de 2009 à 2012.


La technique

J’ai commencé par leur demander quelles étaient leurs forces techniques. Les deux danseurs se sont esclaffés, comme si je faisais une bonne blague. Un étudiant en danse a toujours l’impression de ne pas avoir suffisamment de technique. L’enjeu pèse lourd. La technique pour un finissant, c’est un peu comme avoir un cash down à mettre sur une première maison. Si tu en as assez, tu as l’assurance de pouvoir te faire voir de certains chorégraphes. Puisque le nouveau danseur n’a pas encore la réputation d’avoir un charisme fou, d’être un excellent partenaire ou d’apprendre à la vitesse de l’éclair, puisque le bouche à oreille ne fonctionne pas encore pour lui, il doit avoir de technique. Mais qu’est-ce que la « technique »? Louis-Elyan s’est avancé le premier. « Ma force principale, c’est la force d’attaque. Je pousse fort, je me lance dedans. Pendant 3 ans, on m’a dit qu’il fallait apprendre à doser, mais en même temps je ne voulais pas perdre ça, parce que je sais que c’est ce qui me caractérise. »

Marie-France parle de son atout principal, qui semble être aussi être vécue comme une zone de tension entre les demandes externes et les sensations intimes de la danseuse : « Je suis forte, on me le dit toujours et ça m’énerve. Je suis groundée, solide. J’aimerais être souple et j’aimerais être la petite fille qu’on porte, mais je n’ai pas le casting de Giselle! » Car bien qu’on les pense associées au monde du ballet, la féminité traditionnelle, la grâce et la légèreté restent encore des valeurs hautement estimées en danse contemporaine: « J’ai entendu souvent, fais-toi en pas, à l’école, il faut que vous soyez beaux. Quand tu auras fini, tu ne seras pas autant critiquée sur ta féminité. Dans la pièce de Marie [Béland], on joue des personnages des années 50. Il fallait que je trouve cette féminité, mais pour moi, il y avait une adhésion à des stéréotypes féminins qui me semblait dépassés. Et pourtant, je viens de trouver un filon! Alors je dis : wow! Ceux qui m’ont dirigée ont réussi à faire sortir ça de moi. »

Le moule

C’est un concept qu’ils ont tous les deux soulevé. On les comprend, ces artistes en devenir de ne pas vouloir se conformer, se mouler à une vision trop institutionnelle, obligeant parfois un confinement de leurs possibilités. Ces trois ans à l’école leur a permis de sentir ce besoin d’expansion qui nourrira leurs possibilités créatrices. Marie France l’explique ainsi : « J’ai juste essayé de m’adapter et de fitter dans l’espèce de moule, et je n’ai jamais compris. Là depuis 3 semaines, j’ai décidé de laisser tomber. À l’école, il faut qu’on travaille toutes nos facettes, surtout les moins développées. Mais quand tu travailles toujours dans tes faiblesses, ça devient dur moralement. Je suis ce que je suis, ça ne va pas changer. » Louis-Elyan renchérit : « On me disait avant que j’entre à l’école que j’allais entrer dans un moule. On m’avait averti, mais je m’attendais à pire. J’ai changé en 3 ans, mais j’ai changé à ma façon. Faut dire que je suis entré à 25 ans et non 18, ce qui m’a permis de refuser plein de choses. Je sais quel type de danseur je veux devenir et je ne veux pas m’en laisser imposer. »

Reconnaissant la qualité de la formation qu’ils viennent de recevoir pendant ces trois années intensives, les danseurs gardent leur esprit critique à la veille de leur graduation. « Ladmmi, c’est LA grande école, explique Louis-Elyan. Certains étudiants semblent tout prendre à la lettre, peut-être parce qu’ils ont confiance que cette institution va faire d’eux des grands danseurs. » Bien que la qualité exceptionnelle de la formation qu’ils ont reçue soit indéniable, notre discussion nous amène à constater que le danseur ne doit jamais perdre de vue qu’il est maître de sa vie et qu’il ne peut s’en remettre entièrement à ceux qui accompagnent sa quête artistique.

Au sujet de cette opposition saine entre confiance et critique envers l’alma mater, Marie-France poursuit : « Moi je voulais faire complètement confiance au processus d’apprentissage. Mais j’arrivais chez nous et j’étais vraiment en colère. Alors depuis deux semaines, j’ai décidé de laisser aller. Je fais le choix de ne plus accepter certaines choses. Je mets le commentaire dans ma petite poche et je le sortirai plus tard. »

Je n’ai pas eu la présence d’esprit de demander à Marie-France d’expliquer concrètement d’où venait son sentiment. Mais j’avais la diffuse impression qu’elle parlait de la critique constante qu’on reçoit quand on fait l’apprentissage de la danse à un niveau élevé. Le danseur est constamment soumis à la critique publique. Il encaisse jour après jour les commentaires, il modifie à la demande sa ligne, son attaque de mouvement, sa respiration pour se fondre à l’ensemble ou pour être en concordance avec la pièce. À tel point qu’il devient parfois difficile pour l’interprète de rester intègre avec lui-même lorsque l’esthétique, le propos ou la mise en scène heurte ses sensibilités et ses valeurs artistiques.  

Philosophe, Louis-Elyan propose un compromis : « T’accepte jusqu’à un certain point ce que les profs t’apportent, mais après, c’est toi qui décide de prendre ou pas ce qu’on te propose ».

Ce soir, c’est terminé. Ce soir, ils viennent grossir les rangs peuplés et indispensables des artistes de Montréal.

Une réflexion sur “Graduer en mai 2012

  1. Roger Hobden dit :

    Hier soir, je suis allé voir le spectacle des finissants de Ladmmi. J’avais invité deux danseurs de La La la Human Steps, Mi Deng et Kai Zhang, à venir voir le spectacle et ils sont venus. Ils ont été très impressionnés par la plupart des chorégraphies. Ils ont trouvé les danseurs très bons. Leur commentaire principal était à l’effet qu’ils n’avaient pas du tout l’impression d’assister à un spectacle de finissants d’une école, mais plutôt à un spectacle professionnel. Je ne peux pas imaginer un meilleur compliment.

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