Position, mobilité, vitalité.

En ostéopathie, on s’acharne à nous répéter des expressions clés. L’une d’entre elle est : position, mobilité, vitalité. Cette courte énumération me ramène à mon apprentissage de la danse. Plusieurs personnes me disent : tu dois avoir choisi l’ostéopathie parce qu’elle étudie le corps humain que tu connais si bien après avoir dansé. Elles n’ont pas tort. Mais plus j’étudie, plus je réalise que la danse est une discipline que j’ai abordé avec passion, dévotion, quasi mysticisme. Cet embrassement généreux permet de percevoir la vie de manière attentive, profonde, nuancée. L’étude et la pratique de cet art ont été pour moi si fondamentales, que je peux faire appel quotidiennement à ces ressources inépuisables. En ce début d’année annonciatrice d’avenir, voici quelques souvenirs nourriciers.

En ostéopathie, Position; en danse, Posture.

Pendant ma formation en danse, mes collègues et moi avions tendance à ne penser qu’à notre posture, à nos lignes. Nous étions tous arrivés de petites écoles de quartier où nous dansions éperdument. Puis, l’école de formation professionnelle nous a refroidit pour nous permettre de mieux sauter. Avec la posture que nous avions développée, pleine de lacunes et d’impostures, nous ne pourrions aller plus loin. Il fallait rebrousser chemin, retrousser ses manches et reprendre pratiquement tout depuis le début. Pendant des heures, nous respirions, nous écoutions l’expression singulière de notre propre corps. Nos professeurs nous demandaient de laisser glisser le sternum vers le bas, de manière à calmer l’anxiété de performance, à exprimer noblesse et ouverture.  Nous nous tenions immobiles, silencieux, à l’écoute de la force du sol contre laquelle les pieds prenaient appui pour à la fois trouver racines et permettre la propulsion.

En ostéopathie, Mobilité; en danse, Mouvement.

Au début, la posture est donc devenue notre mission et le mouvement était facilement oublié. Nous avions peur de bousculer le château de cartes parfait que nous avions réussi à ériger. Quoi? J’ai travaillé si fort pour que tout soit aligné et maintenant il faudrait que je bouge?! Il fallait retrouver le corps formant un tout cohérent, musical, harmonieux, même au sein du désordre de l’apprentissage et de la création. Nous devions chercher comment garder la posture au sein d’un déplacement, encourager nos jambes à s’articuler sous le bassin comme on les avait placées à la barre, garder en tout temps la conscience de la position de la colonne vertébrale dans l’espace. Marc Boivin nous expliquait que tenir ses bras à la seconde équivalait à vouloir accueillir quelqu’un contre soi. Risa Steinberg nous enseignait de garder notre nuque libre en tout temps pour y recevoir un baiser. Et plusieurs de nos professeurs nous exhortaient à utiliser le moins de force musculaire brute : « Cherchez le momentum, utilisez l’énergie cinétique créée par votre déplacement précédent pour générer le prochain mouvement. Si vous voulez danser longtemps, n’utilisez vos muscles que pour générer l’émergence de la puissance motrice et diriger vos impulsions. Mais ne faites pas, n’imposez pas votre volonté à la danse, laissez le mouvement vous guider, laissez aller votre inévitable besoin de contrôle. Faites confiance à votre corps, il vous dira quoi faire. »

En ostéopathie, vitalité; en danse, Interprétation.

Quand on avait trouvé notre posture, quand on s’acheminait, acharnés, vers un mouvement à peu près correct, on nous initiait alors à cette troisième dimension de la danse : l’interprétation. Risa avait l’habitude de nous dire en soupirant : « Danseurs, à New-York, à Paris, à Barcelone, des milliers d’entre vous peuvent exécuter cette séquence avec brio. Que ferez-vous pour qu’on vous repère au milieu de toute cette perfection? » On nous demandait de regarder, de danser, d’exprimer avec notre dos, autant qu’avec notre visage. Linda Rabin travaillait la matière et l’énergie : « Réalises-tu qu’à ce moment tu entres dans son champ énergétique? Comment vas-tu l’aborder? Comment vas-tu le toucher? Quelle sera ta relation avec cet homme? C’est un événement immense que d’entrer en contact avec l’autre après tout ce temps sur scène sans se regarder, avec la musique pour seul guide.» Candace Loubert utilisait l’image de la passoire : « Laissez-vous regarder, laisser le regard du spectateur filer doucement à travers vous, comme si vous étiez une passoire. Ne le retenez pas. Ne le laissez pas rebondir, ne le conservez pas. Laissez-le pénétrer, puis couler hors de vous. N’allez pas à la rencontre du spectateur, ne forcez rien sur lui, il se sentirait agressé. Soyez ouverts, laissez-le venir à vous et accueillez-le. »

C’est ce qui résonne encore en moi lors de mon apprentissage de l’ostéopathie et de ce nouveau rôle de thérapeute. Et vous, quelles sont les phrases ou les moments clés de votre apprentissage de la danse qui vous habitent encore?

10 réflexions sur “Position, mobilité, vitalité.

  1. Wow, comme cet article résonne en moi ! Mon processus d’apprentissage en école professionnelle a réellement été difficile. Au fil de ma formation, la passion a laissé place à la frustration puis la perte d’envie de danser. Mais aujourd’hui, avec 5 ans de recule et avec des réflexions comme celle de ce blogue, je me rend compte que je n’avais peut-être pas vu les choses d’un bon angle.

    J’étais là d’abord pour apprendre, non pas pour exceller ! La perfectionniste en moi et mon coté compétitif m’ont souvent nui dans mon processus d’apprentissage. Heureusement, les notions apprises sont entrées en moi, dans mon conscient et subconscient, et aujourd’hui je suis plus enclin à les appliquer et à les comprendre. J’ai retrouver le plaisir de danser et, malgré ne plus être en formation, j’évolue et devient une meilleure danseuse/interprète à chaque jour. Grâce à ces notions, à cette formation !

    L’enseignement m’a aussi permis concrètement de voir les concepts en application sur un autre corps que le mien. Complètement aveugle par rapport à mon propre corps (surement à cause de la frustration à l’époque), je découvre l’importance et les subtilités de la nuque libérée, de l’enracinement dans le sol, de la conscience du dos… de la posture, du mouvement et de l’interprétation ! Mon oeil est davantage critique, mon esprit plus léger et mon corps plus éveillé !

    Aujourd’hui, je peux affirmer que je suis heureuse d’avoir réalisé cette formation et qu’elle a forgé la danseuse et la femme que je suis !

  2. Martin G. dit :

    Excellent texte: bravo Catherine!

  3. Roger Hobden dit :

    Trois autres concepts où la danse et l’ostéopathie ont des similitudes: Métaphores, Incomplétude et Non-Reconnaissance.

    Métaphores: L’enseignement de la danse et de l’ostéopathie sont truffés de métaphores qui font image mais qui n’ont aucune base scientifique. En danse, ces métaphores sont des images poétiques qui seront utiles afin d’atteindre une certaine qualité de mouvement. Malheureusement, de leur côté, les métaphores ostéopathiques nuisent à la rigueur scientifique de la discipline et font obstacle à la crédibilité de la profession.

    Incomplétude: Le passage dans une école de danse n’est que le début de la profession. Chaque système pédagogique va inculquer des qualités et des défauts que l’interprète devra par la suite transcender. Toutes les écoles d’ostéopathie ont des lacunes importantes au niveau du diagnostic et du traitement. Des actions individuelles et collectives seront entreprises à ce sujet au cours de la prochaine décennie.

    Non-Reconnaissance: Il n’y a toujours pas de diplôme d’état en enseignement de la danse. Aussi, même des interprètes avec un rayonnement international peuvent voir leur statut remis en question comme on a pu voir avec l’affaire Margie Gillis. Les ostéopathes à leur tour ne seront reconnus professionnellement que lorsqu’un examen d’état chapeauté par l’Office des professions sera mis sur pied d’ici une dizaine d’années.

  4. Merci Catherine pour cet article. Ça porte mes méninges à l’action !

    Pour ma part, après toutes ces années à construire (posture, alignement, repères…), j’en suis au stade de la déconstruction, vision, ancrage. « Déconstruit constamment tout ce que ton mental enregistre et laisse ton corps te souffler la langue qu’il a envie de parler », est mon nouveau mantra. Déséquilibre, déconstruction, perte de repères; si effrayant au début, mais si passionnant et VRAI maintenant que je comprends qu’est-ce que la danse et le fait de danser !

    La Chorégraphie, corps + graphique, est maintenant un espace où tous les axes sont réellement en mouvements, en contradiction avec le temps imposé pour laisser émerger le vrai. Ce qui a à être là : tout simplement !

  5. Brice Noeser dit :

    Texte très inspirant !

    Voici quelques idées qui me guident toujours :

    « C’est dans la détente qu’on trouve l’effort juste » (Marie-Lorraine Bérubé, Feldenkrais)

    « Briser l’impossible en de petits possibles » (Alain Gaumont, cours de conditionnement du danseur)

    « Don’t be so frontal when you dance, include the whole room and your whole personal experience » (David Zambrano, atelier d’improvisation)

    Bonne année 2012 !

  6. Jade Marquis dit :

    Coïncidence: si j’avais à choisir une phrase marquante entendue pendant ma formation et qui résonne toujours en moi, ce serait la tienne:

    – Jade, danse moins « I wanna be perfect » – Catherine Viau

    Tu avais tellement raison : la perfection, c’est premièrement impossible et surtout si peu intéressant…

  7. Corinne Crane dit :

    À défaut de pouvoir me souvenir d’une phrase en particulier, je me souviens d’un moment clé dans ma formation qui a tout changé. Littéralement tout.
    Cet article et ces commentaires me reconnecte avec l’extrême fragilité dans laquelle je me trouvais quand je cherchais, avec tant d’acharnement, à devenir une danseuse défiant toutes les lois possibles et les réelles limites de mon corps. J’étais à la recherche de l’idéal, celui que je m’étais construit et qui ne me correspondait évidemment pas.
    Mon corps bougeait et mon esprit combattait. On m’avait pourtant enseigné le lâché-prise,
    la respiration, l’introspection…rien de tout cela n’arrivait à avoir un réel impact sur moi et ma danse n’en était que plus académique. J’étais une bonne élève, sans plus.
    Un jour, je me suis permise d’avoir plus de plaisir que de charge de travail. J’ai alors sentie l’énorme changement qui s’opérait dans tout mon être. Je dansais. Je me permettais. C’était mon corps après tout!
    Les corrections qu’on me donnait n’était plus des punitions, mais plutôt des:  »Essaye ça, t’es pas loin! » et je pouvais désormais échanger avec les enseignants à propos de ce médium que j’avais choisi.
    Un discours interne beaucoup plus valorisant s’est mis en branle dans mon esprit. J’étais ouverte et sensible aux autres. Je travaillais désormais à établir les fondements d’une carrière d’interprète et non d’une  »exécutrice en danse contemporaine ».
    Quel soulagement que de m’accorder le droit à l’erreur, qui au bout du compte, ouvre une tonne de nouvelles avenues.
    Je nous souhaite, pour 2012, de continuer à faire ce que l’ont fait quotidiennement avec plaisir.

  8. mfgaron dit :

    Merci Catherine pour cette belle réflexion. Pour ma part, de la danse à l’ostéopathie ce qui résonne le plus pour moi est davantage la liberté de mouvement. Celle que l’on s’offrait à soi-même, en faisant des sauts de toutes sortes, en marchant à reculons, en se permettant une immobilité pleine de présence et de vie, et celle que nous cherchons dorénavant à offrir à autrui, la plus infime soit elle.

  9. Oui dit :

    Lien entre ostéopathie et danse: moins on danse, moins on a besoin de recourir à l’ostéopathie, et inversement.

  10. Julie Pilon dit :

    L’acte de danser engendre-t-il la souffrance ? Oui, nécessairement. En dansant, on devient plus conscient de toutes les sensations corporelles, de toutes les connexions, de toute l’énergie qui circule(ou pas). Les blocages surgissent, créent la douleur. La répétition aussi crée la douleur.En première année de formation de yoga, je dois tout à coup m’arrêter… Pas assez zen, trop dans mon corps, trop dans la danse…Trop en mode « création ». Le corps, mon outil, m’appelle encore: martirisé, démonisé, sacralisé.. il m’obsède. Que dois-je faire ? Arrêter ou continuer de danser, malgré la douleur ? Malgré les maigres revenus qu’il m’apporte ? Puis-je faire autre chose que danser, que de faire danser et de transmettre ce feu aux autres?

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