Journal d’une reprise (4)

Je la sens plus que jamais. Je sens cette complicité qui peut unir le danseur et le chorégraphe. Depuis deux semaines, je répète Fragments avec Sylvain. J’enchaîne, il commente, je réponds, il enchérit, je questionne, il ajuste, je teste, il confirme. C’est comme ça que nous travaillons. Nous discutons de la pièce, des choix que je fais dans l’attaque d’un mouvement ou de la qualité d’un silence que je décide soudainement d’ajouter entre deux pas. On parle de rythme : il en manque ici, attention on ne voit plus rien si tu enchaînes tout sans reprendre ton souffle.

C’est une chose fascinante de pouvoir jouer avec le temps. Littéralement. Le nombre de secondes est défini entre deux cues sur la musique. À la clochette, je dois faire un saut, au son de la roche qui tombe, je dois être à l’autre bout de la scène sur une jambe. Et pourtant, je peux danser sans qu’on comprenne ce que je fais et vous aurez l’impression que trois secondes viennent de s’écouler. Vous serez dans le flou, vous aurez l’impression d’avoir vu filer un train, sans trop comprendre de quoi était faite l’illusion. Je peux aussi accrocher les formes dans l’espace, sans sacrifier à l’excès la fluidité, et vous aurez alors compris de quoi je parle. Ce n’est plus un train, c’est une calèche qui passe doucement et qui laisse en vous une empreinte. Et de trois secondes, on passe à une minute. Et le temps, ainsi, s’alanguit. C’est un beau moment de partage entre vous et moi. Et avant qu’il arrive à vous dans 10 jours, entre Sylvain et moi. Précieux.

C’est toujours étonnant de reprendre une pièce. Quand on la quitte sur la scène, on quitte le champ de bataille. On se débat sur scène. On lutte avec soi-même, avec l’instinct de fuir la difficulté. Le cœur s’emballe, le souffle raccourcit, les jambes nous lâchent. Toute notre physiologie nous dit de laisser tomber, d’arrêter. Danger, danger nous crie le cerveau. On manque d’oxygène, on ne voit rien avec les lumières, ni le plancher, ni le public, ni les murs ou le plafond. On est perdu dans l’espace et pourtant, on doit tourner de 720° sans se tromper, tirer la diagonale abruptement sinon on manque de place pour le prochain mouvement. Tout est calcul, mais tout se fait à l’aveugle. J’estime que je perds environ 20% de mon énergie à me rééquilibrer sur scène. Et un autre 20% à calmer l’animal en moi qui veut me pousser à fuir.

Évidemment, si ce n’était que bataille, je n’aimerais pas autant la scène. Il y a ces moments de plasticité temporelle, dont je vous parlais tout à l’heure, quand le temps ralentit, se suspend même. Il y a ces moments où on se jette dans le vide en se disant : je dealerai avec les conséquences de ma chute. Mais la chute n’arrive pas. On flotte, on se trouve dans un équilibre si parfait qu’on aimerait s’y contempler un moment. Mais de contemplation à complaisance, il n’y a qu’un pas. C’est une chose contre laquelle Sylvain me met souvent en garde. La complaisance. C’est l’équivalent de s’écouter parler. S’écouter danser. Hé que je suis belle, hé que c’est cool de faire ce mouvement. Bang, c’est là qu’arrive la gaffe. On s’enfarge dans le « tape » au plancher. On ne se rappelle plus sur quel pied tourner alors qu’on l’a fait des centaines de fois. Rester présent à ce qu’on fait, sans en évaluer les conséquences.

Beau paradoxe quand ce qu’on fait est précisément destiné à être partagé avec tout ce que ça implique d’émotion, de jugement, de critique, d’admiration. Décidément, chaque jour que je danse me le confirme : Ce sont cette forme d’art et ce travail d’interprète qui forgent en moi la nuance, la sensibilité, la maturité et qui me permettent de devenir profondément ce que je suis destinée à être.

PS. Truc d’ostéo pour protéger le cou lors de high lift : Coller la langue au palais pour engager les muscles de la gorge et empêcher l’extension trop prononcée de la colonne cervicale. J’ai testé, ça marche!

Tagué , , ,

5 réflexions sur “Journal d’une reprise (4)

  1. Robert St-Amour dit :

    Dans un peu moins de deux semaines, je pourrai découvrir le résultat de ton travail. Bien assis, je comprendrai mieux ce qui se passera sur scène et en toi. Mon appréciation n’en sera que plus grande.

    Merci à toi de nous présenter, simples spectateurs, des aspects intimes et insoupçonnés de ton métier et surtout de ta passion.

  2. Nathalie Blanchet dit :

    Belle Catherine…tu écris aussi bien que tu danses et en plus tu vas être une excellente ostéo. Ton journal me touche beaucoup, merci de mettre des mots sur l’éphémère.

  3. J’en arrive. Secoué. Ma belle à côté de moi frémissait avec toi. Je sentais la vision de Sylvain te traverser le corps et devenir ton sang.

    Bravo et merci.

  4. Robert St-Amour dit :

    Quand les gestes et les mouvements se propagent dans une salle pour produire des émotions, que demander de plus. Voilà ce que je veux et ce que j’ai eu, grâce à toi et tes complices. L’amateur que je suis a été comblé. Très égoïstement, je souhaite te revoir sur scène ma chère Catherine.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :