Journal d’une reprise (3)

J’ai proposé à mon amie Élise Desaulniers d’assister à certaines de mes répétitions et de mes entraînements. L’idée étant de constituer une sorte d’album photo pour ce journal d’une reprise. La vie ne faisant jamais exactement ce qu’on attend d’elle, nous avons perdu une partie des photos… Mais Élise a eu envie d’écrire sur ce qu’elle avait vécu en studio lors de ma première répétition alors que je commençais à remonter Fragments. Voici ses réflexions (et quelques photos rescapées).

Comment tu fais?

Je venais d’avoir quatre ans. Mes parents m’ont amenée au cirque des Shriners. Un vrai cirque avec des animaux, les clowns, les magiciens et les cerceaux de feu. C’était mon premier spectacle. Et de ce spectacle, je garde un seul souvenir précis : celui d’avoir exaspéré ma mère avec des questions tout au long du spectacle : comment se fait-il que le lion ne mange pas son dompteur ? Où va la fille que le magicien a fait disparaître ? Pourquoi le feu ne lui brule-t-il pas la bouche? Je n’ai pas eu réponse autre que « tais-toi et regarde » et de retour chez moi, j’ai tenté de comprendre les numéros d’acrobatie par expérience empirique, dans ma balançoire, avec pour seul résultat quelques chutes assez spectaculaires.

J’ai depuis longtemps compris que ce que je vois sur scène ne doit pas être répété à la maison. Je suis toujours de ces spectateurs qui restent sur leur chaise pour “rencontrer les artistes” et qui fouillent sur Youtube à la recherche de vidéos de classes et de répétitions. Comprendre le processus créatif amplifie mon plaisir de spectatrice. Catherine ne pouvait pas me faire de plus beau cadeau que de m’inviter à assister à une répétition en vue de la reprise de Fragments.

C’est la première fois que je vois Catherine danser.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Je venais de la voir suer en faisant ses abdos au Perfmax, avaler son sandwich et gosser pour faire fonctionner le lecteur DVD de Circuit-Est. On s’est assise ensemble pour regarder son solo. Ses yeux fixaient l’écran, son corps chuchotait les mouvements. Puis elle s’est levée, a monté le son, s’est reculée et a commencé à enchainer les mouvements. Mon amie est devenue la danseuse, et pour la première fois, je la voyais sans éclairage, sans costume, sans maquillage dans toute sa fragilité. C’était la première fois que je voyais Catherine danser. Pas Catherine qui interprète un rôle dans un show, Catherine la danseuse. J’entendais son souffle contenu puis s’accélérer, je sentais l’énergie monter en elle juste avant un passage particulièrement difficile, j’étais à même d’apprécier la netteté du mouvement, la justesse de l’alignement de chacun de ses muscles. J’oubliais la musique, la chorégraphie. Je voyais Catherine danser.

Évidemment, on parle souvent de danse, Catherine et moi. Du pourquoi danser, de la place de la danse dans sa vie. Il y a quelques mois, on a aussi beaucoup parlé d’une éventuelle reprise de  Fragments. De ce que ça allait devoir représenter en sacrifice et en souffrance alors que la vie d’étudiante à temps plein en ostéo apporte déjà son lot de sacrifices et de souffrances. Je pouvais très bien comprendre le plaisir de montrer la pièce pendant une dizaine de soirs à un public montréalais, mais ce plaisir valait-il pour toutes les journées d’entraînement et toutes les nuits à avoir du mal à dormir parce que le corps proteste contre les efforts de la veille ? En bonne amie rationnelle, je lui avais dit « Catherine, si tu fais ça, t’auras vraiment plus de temps pour toi… comment tu vas faire ? »

En voyant Catherine danser cet après-midi-là, j’ai compris pourquoi elle avait accepté : j’ai compris qu’elle ne pourrait pas être une si grande danseuse si elle ne dansait pas pour elle. Que danser Fragments, c’est avoir du temps pour elle, c’est être elle. En voyant Catherine danser et se tromper, sans lumière et avec sa queue de cheval qui lâche, j’ai compris que danser, ce n’est pas que préparer un spectacle. Enchaîner les mouvements permet d’être, de respirer. La vraie danse est peut-être là, loin des théâtres et des applaudissements.

Cet après-midi là, devant Catherine qui dansait, je me suis tue et j’ai regardé. J’ai été émue comme jamais. Et j’ai presque oublié de photographier…

Élise Desaulniers

Tagué , , , ,

2 réflexions sur “Journal d’une reprise (3)

  1. Maryse Carrier dit :

    C’est super d’avoir une amie qui écrit un article touchant comme ça suite à une répétition!
    Elise a tout vu et compris,on devrait peut-être inviter plus souvent des gens à nos répet

    « Enchaîner les mouvements permet d’être, de respirer. La vraie danse est peut-être là, loin des théâtres et des applaudissements. »

    Je crois aussi que la vraie danse est partout dans nos vies,sur la rue ,dans la démarche,dans l’expression du corps quand on parle ou dans l’attente .Regardez , la danse est là devant vous plus souvent que vous ne le pensez …

    • "Momone" dit :

      J’ai dû quitté le milieu de la danse par manque de ressources pour concilier la famille avec la course effrénée des répétitions, des tournées et des spectacles… Cependant, la danse ne m’a jamais quitté… « Elle est partout », elle est le langage de l’être profond… Et en spectacle, comme en répétition, la danse devient une célébration ou un hommage à la vie… Et que c’est beau de la partager!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :