Journal d’une reprise II

En préparation pour la reprise de Fragments, volume 1, voici quelques réflexions qui m’agitent.

Je ne sais pas si c’est le fait de ne pas m’être entraînée depuis un petit moment, mais j’aperçois mon corps comme si je retrouvais une amie perdue de vue depuis longtemps. Peut-être parce que l’enjeu est loin et que je refuse pendant les classes de me soumettre à la comparaison, à la compétition et à la performance.

Je redécouvre ce corps comme si je ne le connaissais pas. J’ai l’impression de reconnaître les dilemmes de ce corps qui semblent épouser si étrangement ceux de ma vie. Je commence à sentir quand la mâchoire se crispe, quand les dents se serrent, empêchant la nuque de bouger librement, hypothéquant le mouvement des épaules, du sternum et des côtes.

Je commence à sentir l’unicité de ce corps que j’habite, les principes de la danse et de l’ostéopathie se fondants dans ma tête. Ce corps que j’habite. Comme si « je » était l’hôte d’un habitacle qui ne m’appartient pas. Je ne suis pas seule. J’observe mes clients séjourner dans leur corps comme s’ils étaient de passage dans un hôtel miteux qu’ils n’osent pas quitter.

Je sens la crispation de mes côtes, du haut de mes abdominaux, de mon diaphragme. Ce n’est qu’avec une extrême difficulté que j’arrive à allonger la colonne sans fixer les abdominaux dans une position de bouclier d’acier que rien ne peut transpercer. Si je me laisser respirer – enfin! car dieu sait que j’ai du mal à respirer depuis des années! – mes abdominaux semblent se relâcher, mon ventre s’arrondit, mon dos se creuse légèrement, Ô malédiction j’ai l’air d’un être humain, j’ai l’air d’une femme!

De même que je constate avec stupeur que je ne peux laisser tomber ma tête, enrouler ma colonne et toucher au sol en gardant mes quadriceps contractés. Dès que j’amorce ce mouvement, mes cuisses se relâchent. Je suis absolument et fermement conditionnée depuis vingt ans à contracter mes quadriceps le moins possible. Sous peine d’avoir de grosses cuisses non-compatible avec l’esthétique du danseur, Ô horreur!

Je me crois libre, je me crois en possession de mon corps. Mais je suis formidablement formatée et programmée. Je ne me possède pas vraiment. On pourrait dire que j’appartiens à la danse et qu’elle est la détentrice de mon identité. Mais il est fort probable que la trahison se perpétuera quand viendra le temps de la performance – en août, en septembre, en octobre. À ce moment, je me soumettrai à la danseuse, comme à une maîtresse revenue de loin pour régner sur un territoire conquis et accueillie avec déférence.

Comment être authentique, faire corps avec son corps, sans compromettre la qualité du mouvement? Je cherche, je veux y croire, mais je doute que je puisse le faire sans ma maîtresse. Comment faire pour impressionner le public si elle ne transforme pas mon corps en machine efficace?

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7 réflexions sur “Journal d’une reprise II

  1. Fabienne Cabado dit :

    Merci d’oser ce regard acéré sur la « psyché de ton corps » et cette parole franche qui résonne fort en moi et vient nourir ma compréhension des zones sinistrées de mon propre habitacle. Puissent cette réflexion et tes prises de conscience générer un salutaire dialogue avec cette maîtresse et lever ses diktats. Et, pourquoi pas, changer ta conception même de la qualité du mouvement. J’ai bien hâte de lire le prochain épisode de ce Journal d’une reprise.

  2. « No to spectacle.
    No to virtuosity.
    No to transformations and magic and make-believe.
    No to the glamour and transcendency of the star image.
    No to the heroic.
    No to the anti-heroic.
    No to trash imagery.
    No to involvement of performer or spectator.
    No to style.
    No to camp.
    No to seduction of spectator by the wiles of the performer.
    No to eccentricity.
    No to moving or being moved. »

    -Yvonne Rainer

  3. Stéphanie Brody dit :

    C’est un magnifique texte, Catherine! Et moi, je trouve toujours si étrange que nous ne naissions pas avec la connaissance intrinsèque des fonctionnements de notre corps. Ou l’avons-nous perdue au fil des millénaires?

    Merci.

    Stéphanie

  4. Mélissandre Tremblay-Bourassa dit :

    Très intéressant, j’aime beaucoup cette nouvelle série de réflexions. J’espère qu’il y en aura d’autres!

  5. Oui dit :

    Regarder ce corps-habitacle au « je » pour mieux se l’approprier, pour en faire une histoire, pour que le soi ait une histoire, pour construire son identité. À travers ce processus de construction d’identité, le « je » élabore des projets pour le corps, le soi, lui donnant ainsi une suite dans le temps, une continuation, un élan vers le futur. Je m’imagine qu’idéalement, pour le danseur, vient un moment où il devient l’aboutissement d’un projet, une âme-matière qui découpe l’espace et le temps; vient un moment de liberté ou d’authenticité ou de dépassement de soi qui devra être repris par le « je ». Le corps et son habitant auront été transformés. Le « je » pourra contempler ce qui s’est produit, intégrer une nouvelle expérience dans son histoire et ainsi se re-construire.

  6. Annie Gagnon dit :

    *Ô malédiction j’ai l’air d’un être humain, j’ai l’air d’une femme!

    C’est justement…ça la vie!!!

    Je trouve que beaucoup de danseuses l’oublient…
    et c’est triste…selon moi.

    C’est beau des formes de femmes!!!!!!!!!!!!!!!!! (fuck!!!)

    Vive l’être humain libre! Vive la danseuse libre! Vive la femme libre!

    Annie

  7. Très intéressant texte.

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