Le temps qui passe

La réponse de Michel F Côté à mon texte Brève épiphanie m’a donné envie d’écrire encore à propos de la danse, de son rôle de bouclier contre le temps. Michel a raison d’objecter que je ne puisse me référer à la seule dimension sportive et performante de la danse comme je le fais dans mon triste billet. Il reflète l’état d’âme qui m’habitait quand je l’ai écrit, mais je reconnais qu’il est le pâle reflet d’une réalité autrement plus labyrinthique.

Comme Michel, je ne renie pas le fait que l’art, la vie, la sensibilité de l’âme puisse s’exprimer à travers le corps d’un homme de 94 ans ou d’une femme de 36 ans. L’entraînement de l’âme est une affaire étonnement plus complexe que celui du corps. Malgré tout, le danseur doit travailler ce corps une bonne décennie avant d’atteindre le niveau de présence qu’il faut pour rendre justice à des œuvres complexes. Je pourrais même avancer que chez la plupart des danseurs, le développement de l’âme et de l’esprit passe par celui du corps.

On décrie le fait que la danse n’offre qu’une petite quinzaine d’année à ses interprètes pour atteindre leur maestria, avant de tirer leur révérence et poursuivre leur chemin comme chorégraphe, professeur, sinon hors des chemins de la danse. Je ne suis pas historienne et mon point de vue reste très personnel, mais j’ai deux ou trois idées à ce sujet que je souhaite partager avec vous.

Jusqu’en 2002, règne sur le milieu de la danse contemporaine, un grand sage, un immense artiste dont j’admirais les œuvres, Jean-Pierre Perreault. Ce chorégraphe était selon moi, le gardien de l’austérité. Austère dans le sens de sobre, dépouillé, monacal, grave. Je suis sortie de Ladmmi en 1995, à 19 ans, sans illusion : je ne danserais pas avant de nombreuses années. En effet, Jean-Pierre n’engageait presque jamais de danseurs en bas de 30 ans. Avant cet âge, on disait que les danseurs n’avaient pas la maturité suffisante. Et connaissant les œuvres de Perreault, on peut agréer qu’il fallait une certaine expérience de vie pour les aborder.

Perreault avait des émules. Beaucoup de chorégraphes faisaient comme lui. Certains danseurs dansaient tout : Marc Boivin, Sophie Corriveau, Suzanne Trépanier, Anne-Bruce Falconer, Ken Roy, Luc Ouellette, Daniel Soulières, Heather Mah, Sylvain Poirier, Catherine Tardif… Quand je suis sortie de Ladmmi, ils avaient 30 ans et nous n’avions aucune chance immédiate de partager la scène avec eux. Le mythe du danseur mature avait la couenne dure et on ne donnait pas de chance aux interprètes dans la jeune vingtaine.

Parallèlement, Édouard Lock commençait à mettre de plus en plus de travail de pointe dans ses œuvres. Ce changement a eu pour conséquence de modifier le type de danseurs au sein de La La La. En 1995, il crée 2, dans laquelle il introduit un vocabulaire plus classique. En 1996, les Grands Ballets lui commandent une œuvre. En 1998, Exaucé / Salt est la dernière création de Lock avec Louise Lecavalier, symbole de la danse québécoise de l’époque: crue, fougueuse, forte, mélangeant le masculin et le féminin de façon troublante.

Lecavalier quitte La La La en 1999. Perreault quitte ce monde en 2002.

Quelques années après le nouveau millénaire, le gardien et l’icône ont disparus et on voit une transformation dans les habitudes des chorégraphes : progressivement les casts se mettent à rajeunir drastiquement. Ironie du sort, j’ai alors presque trente ans! Entre 2002 et 2006, je suis passée de « presque la plus jeune » à « la plus vieille » au sein des équipes de création avec qui je travaillais. À présent, il n’est pas rare de voir des danseurs être engagés à leur sortie de l’école, ce qui était impensable quinze ans plus tôt.

Une révolution s’est opérée. Citons d’autres éléments qui ont – selon ma perspective – contribué à bouleverser les choses : l’apparition d’une danse entièrement dédiée au jeune public avec la fondation de la compagnie Bouge de là en 1999, la course à la productivité qui oblige les compagnies à être performantes (plus les danseurs sont « vieux » plus on doit tenir compte de leurs blessures de carrière), le désir de démocratiser la danse qui invite la production de shows qui touchent un large public, la montée des arts du cirque qui forcent les artistes de la danse à pousser leurs outils techniques, l’arrivée d’une nouvelle génération de danseurs et de chorégraphes qui ne portent pas dans leur âme la même tradition, la même histoire de la danse contemporaine et qui imposent leur marche résolue.

J’explore ici, mais il est probable que ce sont là des facteurs qui favorisent l’embauche de jeunes danseurs au détriment des danseurs qui passent la quarantaine.

Poursuivons : comme artistes, nous reflétons la société dont nous faisons partie. Faisons-nous écho à cette collectivité qui cache ses vieux, qui valorise à l’extrême ses individus les plus forts, les plus performants? Les artistes « matures » n’expriment pas la joie de vivre, le plaisir, la folie, l’insouciance. Ils témoignent plutôt du passage du temps, de la vie qui défile malgré tout, cruelle et sans morale, ils sont le visage et le corps de notre propre déclin. Et ça, c’est pas sexy, c’est pas cute, c’est pas vendeur.

Je peux également témoigner du fait les chorégraphes ne se distinguent pas du commun des mortels en ce sens qu’ils ont parfois eux aussi de la difficulté à passer à travers le temps, à accepter le passage des années et leur mortalité. Certains s’habillent comme des ados, d’autres se cachent derrière une froide technique, veulent faire rire inévitablement, évitent d’exprimer quoi que ce soit ou refont sans cesse de pâles copies de leurs œuvres passées.

Mais sans doute une raison importante de la désertion de nombreux danseurs à l’aube de leur quarantaine c’est qu’ils aspirent à une réalité monétaire plus stable, à un confort bien mérité après une carrière de dur travail physique. Ils aspirent aussi à être les maîtres de leur destinée, après des années d’auditions, de séduction, de corrections, de dévotion aux œuvres et à leurs créateurs sans grande reconnaissance.

Le jeunisme existe en danse (sa prévalence est absolue dans le domaine de la danse classique), mais il représente un courant difficile à remonter. Pourtant, il ne me désole pas complètement car quoi de plus exaltant de voir s’exprimer sur scène la folie, l’enivrement des débuts, le délire, l’ouverture des possibilités infinies? Pourquoi fermer la porte à une telle ivresse, à cette énergie vitale? Ce ne serait qu’un moyen de plus pour refuser le passage du temps. Je suis d’accord avec Michel, dansons le plus longtemps possible, avec passion. Mais ne soyons pas naïfs : apprenons le plus tôt possible qu’il y a une vie après la danse…

5 réflexions sur “Le temps qui passe

  1. Mélissandre Tremblay-Bourassa dit :

    Bonjour Catherine, c’est intéressant, comme toujours. Mais que veux-tu dire au juste par « nouvelle génération de danseurs qui ne portent pas dans leur âme la même tradition, la même histoire de la danse contemporaine… »? J’ai gradué en 2003 (je suis donc probablement plus jeune que toi)et je suis curieuse de savoir quelle différence tu vois entre les finissants des différentes « générations ». Pour le reste, j’oeuvre surtout au sein du réseau des arts traditionnels, où les générations se mélangent et se côtoient en harmonie. C’est un mélange habile de jeunes altermondialistes uqamiens, de professionnels de la quarantaine, de mères de famille et de têtes blanches. Le fossé entre les générations disparaît, j’apprends beaucoup des gens qui sont là depuis un bout et ils sont très généreux et enthousiastes par rapport à la relève. Professionnellement, on nous fait confiance, on nous fait une place, mais ceux qui ont une plus longue feuille de route conservent quand même leurs acquis. Morale de cette histoire : devenons tous gigueurs et gigueuses, haha!

    • Mélissa, le mot « tradition » dans ma phrase n’implique en rien le genre que tu pratiques. J’écris: une nouvelle génération de danseurs et de chorégraphes qui ne portent pas dans leur âme la même tradition, la même histoire de la danse contemporaine et qui imposent leur marche résolue. Ce que je veux dire par là, c’est que les chorégraphes de la nouvelle génération travaillent beaucoup avec des danseurs « de la relève » (la vraie), de divers horizons, de milieux différents. Ils ont des valeurs différentes que leurs aînés et redéfinissent ainsi celles de la danse contemporaine. Ces valeurs ne sont pas immuables (thank god) et on réalise dans un microcosme comme le nôtre qu’en s’investissant, on arrive vraiment à modifier le visage de notre art.

      • Mélissandre Tremblay-Bourassa dit :

        Oui, j’avais compris le sens du mot « tradition » dans ta phrase. Mais tu mentionnes que les valeurs des danseurs de la relève d’aujourd’hui différent de celles de leurs aînés… Quelles sont donc ces valeurs opposées? Des exemples? Je n’ai pas assez de recul pour apporter une telle analyse alors je suis curieuse d’entendre ton point de vue. Mélissandre

      • Quelques idées me viennent en tête pour répondre à ta question. D’abord, quand Édouard Lock, Ginette Laurin, Jean-Pierre Perreault ont démarré leurs compagnies il y a 25 ans, tout était encore à faire. Le RQD n’était pas ce qu’il était, la danse contemporaine était super marginale, méconnue, les subventions étaient moindres, les programmes moins diversifiés et moins structurés sans doute. Ce sont ces artistes et leurs collègues qui ont bâti le milieu, parce presque tout était à faire, même si de bonnes fondations étaient déjà coulées (Ladmmi, Nouvelle Aire, etc). Depuis, les moyens de communication ont changé, le contexte économique et politique s’est transformé. Je crois que des artistes comme Dave St-Pierre, Nicolas Cantin, Marie Béland, Virginie Brunelle bâtiraient un milieu différent, si on leur donnait le même terrain de jeu qu’en 1985, mais avec le contexte d’aujourd’hui.

        Nous sommes des êtres d’adaptation. Notre environnement nous conditionne. Les gens, les institutions endossent des valeurs qui leur permettent d’intégrer leur milieu, qui les aide à survivre. Un exemple de transformation de valeurs conditionné par l’environnement? Il y a 15 ans tout le monde faisait du pilates, il y a 10 ans, tout le monde faisait du perfmax, et depuis 5 ans, c’est le yoga qui l’emporte. Les valeurs personnelles se perdent souvent dans les valeurs du groupe… Quand je parle de valeurs, je parle de valeurs endossées par l’ensemble de la communauté. Il y a 20 ans, les danseurs n’avaient pas le même genre de conditions de travail que maintenant. Maintenant, on a l’UDA, la CSST, le programme de soutien à l’entraînement.

        Quand le RQD a été fondé, on ne parlait pas de gigue. C’était contemporain hardcore. Ça ne l’est plus. Je ne porte pas ici de jugement, je dis seulement que les valeurs se modifient. Et c’est à nous justement de créer le recul nécessaire pour voir et pour reconnaître ces transformations afin de ne pas évoluer à l’aveugle…

  2. Mélissandre Tremblay-Bourassa dit :

    C’est intéressant. Merci pour ces précisions!

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