Histoire de pied

Au cours des dernières années, j’ai ouvert plusieurs dossiers CSST pour des blessures incommodantes mais pas trop graves. Une tendinite à l’épaule, une bursite au genou, un cartilage qui fait des siennes dans une hanche, des ligaments qui rouspètent dans un pied. Tiens, cette dernière blessure au pied m’a amené chez une physio que je ne connaissais pas. J’avais l’habitude d’aller à la clinique que bien des danseurs fréquentent, au coin de Guy et Ste-Catherine. Mais je n’avais pas envie de me taper le trajet 3X par semaine pour une période indéterminée, alors j’ai opté pour une clinique pas trop loin de chez moi que d’autres collègues m’avaient recommandée.

À mon premier rendez-vous, la physiothérapeute remet en question le diagnostic du médecin, un névrome de Morton. Elsa (nom fictif) me dit tout de suite : « Ton bassin est désaligné, il est très possible que ça vienne de là ». J’explique que mon bassin est ainsi depuis des années, j’ai une jambe plus longue que l’autre de 1.3 cm (oui, on a pris des rx) et que ça ne m’a jamais donné mal au pied avant. J’explique que je suis en création (Wave) qu’il y a des dizaines de tours dans la pièce, que certains orteils collent au plancher alors que les autres bougent et qu’ainsi les métatarses s’écartent, causant mes douleurs. « Oui, mais le corps c’est complexe, ça pourrait aussi venir du bassin ». Je ne conteste pas, après tout je vois moi aussi le corps comme une unité fonctionnelle, alors je me dis: Laissons une chance à la thérapeute, elle connaît son métier. L’entrevue-examen se poursuit et je mentionne mon allergie à la colle de « tape ». « Quel dommage! Je suis vraiment bonne en taping! », s’exclame Elsa.

Ok.

Mon premier traitement a consisté en un traitement au niveau du bassin et je sors de là avec… un taping de la hanche.

Deuxième rendez-vous. À présent, mes mollets semblent être la source des problèmes pour Elsa. Elle me demande si j’ai fait les exercices qu’elle m’a prescrits. Je lui explique qu’une séquence de 40 minutes deux fois par jour en plus de 5 heures de répétitions et de mon échauffement, ce n’est pas réaliste. J’en suite quitte pour une petite remontrance. Elsa me masse les mollets. En fait, elle m’arrache les mollets littéralement. Sans crème, avec ses ongles longs, elle me déchire l’épiderme. Elle me fait un deuxième taping que j’enlève aux toilettes avant de sortir.

J’ai des bleus aux mollets pendant 3 jours.

Avant mon troisième rendez-vous, je passe chez l’ostéo. Je soulève le problème : Elsa ne semble pas écouter mes besoins, se moque du diagnostic du médecin, n’a pas touché à mon pied en 2 séances malgré mes douleurs et s’obstine à me faire des taping qui risquent de brûler ma peau. Mon thérapeute me dit : « Catherine, même si le thérapeute connaît son travail et croit que son plan de traitement est le bon, il doit rester en contact avec tes besoins. Si tu sens que tu n’es pas respectée, tu dois faire valoir ton point de vue. Tu es la patiente et c’est ton corps dont il est question. C’est toi qui décide. »

Il était étonnant de constater que je n’arrivais pas à tenir tête à cette physio plus jeune que moi. J’ai alors réalisé que j’accordais peut-être trop de pouvoir aux personnes qui m’aident à prendre en charge mon corps et ma santé, objets de toutes mes précautions. Car sinon, pourquoi l’aurais-je laissé me charcuter le mollet et ignorer mon inflammation?

Au troisième rendez-vous j’étais prête à affirmer clairement, sans agressivité, ce dont j’avais besoin. Prête à participer de façon active à ma guérison. Après quelques questions, Elsa a examiné mon diaphragme, ma cage thoracique, puis a entrepris de me masser le mollet. J’avais encore des bleus et j’ai retiré ma jambe.

–          « Non », j’ai dit.

–          Qu’est-ce qui se passe?

–          Elsa, tu ne peux pas masser mon mollet, j’ai encore des bleus de la dernière fois. J’aimerais qu’on traite mon pied. Mon médecin croit que c’est un névrome de Morton, la CSST veut que je me fasse traiter le pied, mais tu continues à regarder tout sauf mon pied. (J’ai le cœur qui débat – est-ce la peur de confronter? est-ce la colère? – mais j’arrive à parler d’une voix posée)

–          Selon moi, le diagnostic est erroné. Et il se peut que la cause soit ailleurs que directement au pied. J’essaie de te traiter plus globalement.

–          Pour le traitement global, j’ai mon ostéopathe. Si je viens en physiothérapie, c’est pour des mesures locales. Ça fait vingt ans que je m’entraîne, je t’assure qu’une bonne partie du problème est biomécanique, que la cause en est le plancher collant et que la conséquence est une blessure au pied.

–          Que veux-tu que je fasse? (Impatience)

–          Je ne suis pas physio, mais me semble-il qu’on peut mettre du courant, faire des ultra-sons, mettre de la glace, vérifier la mobilité du tarse.

–          Je ne travaille pas avec des machines. (Colère) (…) Et puis les ostéos ne comprennent pas toujours la complexité des problèmes. (Mépris)

Elsa a terminé son traitement avec brusquerie et m’a littéralement lancé à la figure un sac de glace pour terminer : « 10 minutes », a-t-elle aboyé. J’étais entrain de me rhabiller quand elle est venue me trouver : « J’ai fermé ton dossier, tu peux aller dans une autre clinique ».

Je suis retournée au coin de Guy et Ste-Catherine.

Je n’ai pas été blessée par l’histoire, ni même vraiment bouleversée. Mais elle m’a appris une leçon. Faire confiance à mon instinct. Faire confiance aux milliers d’heures investies à m’écouter, à m’aligner, à comprendre le mouvement, à faire de l’analyse posturale, à décortiquer le mouvement, à prendre soin de moi. Ne jamais laisser les médecins, physios, ostéos, massos, chiros régner sans partage sur mon corps, établir leur loi à mes dépends. Même s’ils en savent plus que moi, c’est quand même moi qui l’habite, cette carcasse…

La personne qui possède le pouvoir guérisseur avant tout est celui qui consulte.

6 réflexions sur “Histoire de pied

  1. Roger Hobden dit :

    bonjour
    interessante histoire
    cependant, j’enlevereais tout renseignement permettant d’identifier les deux cliniques concernées (nom des rues, nom du quartier etc.)
    j en ai des dizaines et des dizaines d’anecdotes comme ça , mais le « bad guy » est tour à tour orthopédiste, ostéopathe, chiropraticien, massothérapeute, acupuncteur etc.
    si j’écoutais tous mes patients, 100 % des professionnels de la santé de montréal sont des incompétents.
    je suis d’accord avec les conclusions
    selon moi, la rencontre médicale doit être une rencontre entre deux compétences: la compétence du patient face aux besoins perçus pour son propre corps, et la compétence scientifique du professionnel de la santé.
    c’est par le dialogue entre les deux que la guérison peut s’installer.

    • Ok, point intéressant que je ne partage pas tout à fait. Mais j’ai changé un détail concernant la clinique du Bad Guy, bien que je ne crois pas qu’il y avait assez d’information pour que plus d’une dizaines de personnes sache de qui je parlais.

    • En fait Dr Hobden, j’ai réfléchi et je vais vous expliquer ce que je veux dire par « je ne partage pas tout à fait votre point de vue ». Anecdotique, cette histoire l’est peut-être pour vous qui en entendez plusieurs par semaine, mais pas pour moi. Cette histoire a eu pour moi une résonance profonde. C’est pour ça que je la partage. Pas pour me plaindre, pas pour faire de la bonne ou de la mauvaise publicité. Parce qu’elle fait partie des événements qui tissent la trame de mon existence et gagne ainsi son importance. Un événement même anecdotique peut prendre une tonalité particulière pour celui qui le vit, si bien que même mille personnes ne pourraient pas le convaincre de la banalité de l’expérience.

      • Roger Hobden dit :

        Bonjour.
        Désolé pour l’emploi « médical » du mot anecdotique, qui en effet pourraît très certainement être interprété dans le sens que vous dites par la majorité des lecteurs de ce blogue. Je m’excuse de la confusion engendrée pas l’emploi de ce mot. De mon côté, ce que je voulais dire de façon implicite, ce que la plupart des erreurs de diagnostic, de traitement ou de manque d’écoute que je constate d’un mois à l’autre et parfois d’une semaine à l’autre, sont causées la plupart du temps par des personnes qui ne sont pas reconnus présentement par un ordre professionel, Ainsi , la plupart des erreurs viennent de gens qui se disent ostéopathes, massothérapeutes, orthothérapeutes, kinésithrapeutes, praticiens en Pilates, etc., toutes des disciplines qui n’ont aucun encadrement légal pour le moment. Si vous aviez utilisée une autre situation mettant « en vedette » par exemple une personne qui se dit « ostéopathe », je n’aurais pas utlisé le mot anecdotique.
        La situation que vous avez décrite est très réelle, mais n’est pas du tout représentative du comportement habituel des physiothérapeutes dans les cliniques où consultent fréquemment les artistes de Montréal, d’où mon choix du mot anecdotique.
        C’est, néanmoins, un comportement inacceptable de la part de cette personne, et je comprends parfaitement vos sentiments à cet égard.

  2. Jamie Wright dit :

    « …c’est par le dialogue entre les deux que la guérison peut s’installer. » Pour moi, c’est la clé, malgré la compétence du patient ou le practicien. Il faut parler, s’exprimer, s’informer afin de trouver le meilleur chemin vers la guérison. Et justement, comme dans le cas de Catherine, ce chemin peut mener vers un autre practicien.

    Competency and the « bedside manner » of an individual practitioner is a whole other issue, but one which must remain isolated in its treatment so as not to colour the reputation of all practitioners outside of a certain specialised clinic which shall remain nameless.

  3. Nathalie Blanchet dit :

    Histoire de genou…
    Wow, mot pour mot cette histoire est la mienne, suffit de changer pied pour genou et Elsa pour Éric (nom fictif).
    Aberrant…

    Pour information général, la csst rembourse les frais de déplacement pour se rendre à votre thérapeute, bus, stationnement, taxi (si la situation l’impose).

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