Lieux communs

L’auteure de ce texte, Jade Marquis a complété son bacc en danse à l’UQAM en 2008, profil interprétation. Depuis, elle a travaillé avec Lynda Gaudreau, Lucie Grégoire, Normand Marcy et Émilie Poirier. Elle est assistante de recherche pour l’Abécédaire du corps dansant d’Andrée Martin et vient d’entamer une maîtrise centrée sur la danse populaire et commerciale véhiculée par les vidéoclips.

— Qu’est-ce que tu fais dans la vie?
— Je danse.
— …

***

— Qu’est-ce que tu fais dans la vie?
— Je suis danseuse.
— !! Hehehe … euh ? (XXX)

***

— Qu’est-ce que tu fais dans la vie?
— Je suis danseuse professionnelle.
— … (Ça existe?)…T’es…
— … pas une ballerine.
— …
— Je fais de la danse contemporaine.
— Ah! Comme…
— Non, pas comme à So You Think You Can Dance.
— …
— (Pis, personnellement j’danse pas nue. Ces temps-ci, j’fais pas non plus le bacon à terre…)

C’est clair que de la danse contemporaine, on peut trouver ça rochant si on essaie de la comprendre de façon intellectuelle. C’est que ça s’adresse plutôt aux tripes, aux réactions instinctives du spectateur. Ça se ressent, ça se vit. C’est intuitif, émotif, poétique. Y’ a souvent peu à expliquer une fois le spectacle terminé. À décrire, oui. Mais à raconter de façon linéaire, rarement. Rien à voir avec le ballet.

Souvent tout aussi éloigné des chorégraphies télévisées de Mia Michaël, magnifiques orgies de pattes dans le front et de sauts split se terminant en roulade au sol, d’émotion surlignée sur les visages qui jouent intensément chaque drame d’une minute trente qu’on leurs confie. Un peu comme s’ils s’adressaient à leur 1.quelques millions de téléspectateurs en criant… C’est grand ce qu’ils vivent. Ça shine. Ça applaudit, ça hurle.

Arrêtez-moi si j’me trompe, mais en danse contemporaine à Montréal (entre autres), une majorité d’artistes du milieu visent ailleurs : ça fait plusieurs années qu’on s’écarte du « beau » au profit du « vrai ». C’est une quête de sens artistique qui rejoint des gens de partout à travers le monde, des philosophes, des universitaires ; une quête relatée par les revues spécialisées, les débats de praticiens et surtout, une quête qui prend forme dans le travail de plusieurs chorégraphes, de plusieurs danseurs.

Oui, on y pense à ce qu’on fait.

Par contre, je le donne pour la passe du bacon : c’est dans l’air du temps d’explorer la tension extrême suivie de l’inévitable chute. La perte de contrôle? Peut-être le burnout du corps…Le travail chorégraphique actuel serait-il en ce sens le reflet d’une société au seuil de l’épuisement collectif? Même chose pour la nudité. À croire que l’hypersexualisation de l’espace public trouve un écho jusque dans les idées des chorégraphes contemporains…

Quoi qu’il en soit, le sens des choix chorégraphiques dépend de ceux qui créent le travail (qu’ils soient chorégraphes, danseurs ou collaborateurs) et de ceux qui le reçoivent (les spectateurs). Pluralité d’interprétations, subjectivité de l’art…

Vu le nombre considérable d’individus s’inscrivant dans une démarche chorégraphique de type « vrai » plutôt que « beau » au Québec, il est légitime de parler d’un écosystème de la danse contemporaine. Et ce, malgré la variété des œuvres qui le représente. Dans la même optique où un documentaire, un film d’animation et court métrage sont tous des « films ». De formes différentes, avec des sujets et des angles différents, créés par des gens différents. Comme n’importe quel autre art. D’ailleurs, c’est pas parce que tu aimes le country que tu aimes le punk. Pourtant, « tu aimes la musique ». Un genre en particulier. En ce moment. Mais les chances sont que si tu fouilles un peu, si tu restes à l’affût des noms d’artistes que tes amis balancent dans les conversations, tu découvriras bientôt un band qui deviendra ton nouveau kick. Une chance, imagine ce que tu manquerais…

Monopole

Alors comme on se disait plus tôt, je suis danseuse. OK, je vais être honnête: je suis jalouse qu’on pense toujours aux mêmes en premier: « Je suis danseuse », ça vient avec un poteau dans l’opinion publique. Si je veux courir la chance que mon interlocuteur ait envie de me poser une question de plus pour comprendre mon occupation (Comme à So You Think You Can Dance? ou T’es ballerine?), je dois préciser que je suis danseuse professionnelle. Et encore… Avec autant de fans, c’est bien évident que les effeuilleuses/strip-teaseuse réussissent à prendre le contrôle de l’imaginaire collectif rattaché à leur petit nom : parce qu’on s’entend que dans tous les cas, leur titre officiel en français c’est «danseuse nue». S’arrêter à « danseuse », c’est les appeler par leur prénom professionnel.

Ce qui me dérange, c’est que cette job là ait pratiquement le monopole  de la représentation mentale populaire réservée au terme « danseuse » (pas tout à fait, alors merci à la ballerine et à Mia!). La danse de l’industrie pornographique s’immisce dans la tête des gens avec un savoir-faire désarmant. Lourde connotation quand ça n’a rien avoir avec ta pratique et que tu portes pourtant le même nom.

Je sais bien que des jokes de cul, on peut en faire avec n’importe quoi, mais y a-t-il beaucoup de métiers dont l’énonciation du poste suggère à une majorité un travail dans l’industrie du sexe? C’est une particularité de notre langue, des mots reliés à nos lieux communs québécois : passez à l’anglais et l’ambiguïté du dancer disparaît, thanks to the stripper!

Réduction

Et si, pour faire simple, je m’étais contenté de « Je danse » comme réponse à la question d’introduction? Mais je redoute de ne pas être prise au sérieux :

– Je danse.
– … (OK, après son shift au restaurant, elle se filme dans son salon pour mettre en ligne ses nouveaux moves sur Youtube.)

Après des années d’entraînement, même si je ne vis pas encore exclusivement de mes revenus en tant que danseuse et qu’on ne m’a jamais vu à la télévision, je refuse de réduire ce que je fais à la recherche d’un 15 minutes de gloire. Trop d’investissement personnel.

Ma danse a une valeur.

La danse contemporaine a une valeur.
Et Youtube + XXX + bacon + tutu + TV ne l’égalent pas.
Peut-être pas pour tout le monde, mais je pense qu’on est rarement seul.

Jade Marquis

6 réflexions sur “Lieux communs

  1. Mélissandre Tremblay-Bourassa dit :

    Hahaha! Je me souviens de cette conversation qui tourne en rond: « qu’est-ce que tu étudies? La danse. Non, je veux dire, qu’est-ce que tu étudies? La danse. Ok, mais au cégep qu’est-ce que tu étudies. La danse. » Ça a pris dix fois avant qu’elle ne comprenne le concept…
    Mon amie avait l’habitude d’éviter l’ambiguïté sexuelle avec la réponse « je suis interprète en danse contemporaine ».
    Pire que la danse contemporaine dans le limbo culturel québécois, y’a la gigue! Moi, je suis gigueuse professionnelle et j’ai droit à toutes sortes de commentaires assortis des steppettes à deux sous, de « c’tu d’la vraie gigue? » jusqu’à « ma cousine aussi à en fesait a’ec les mutins. Ètait ben bonne ». Le mythe du mononcle saoûl au party de Noël et du Bonhomme Carnaval refont surface! Je pousse plus loin: même au sein de la communauté professionnelle de la danse je ne fais souvent pas un métier « valide ». Moi, je revendique le droit d’être vue, entendue et saluée en tant que gigueuse professionnelle, tout en aimant faire et voir de la danse contemporaine.Et pourquoi pas?

  2. yvonroy dit :

    J’ai beaucoup aimé ce billet. Il m’amène à dire ceci:

    D’abord, sur le mot «danseuse»: oui, absolument, c’est une honte que ce mot soit associé à ces prostituées frileuses qui vendent leur corps sans jamais trop écarter les jambes, sous-produit normalement mièvre issu d’une société peuplée demi-hommes, mais surtout, il faut avoir mis les pieds dans ces infâmes établissements de tripotage (tripots) pour comprendre qu’aucune de ces créatures ne sait danser —ou n’a la moindre intention d’essayer.

    De la danse contemporaine, maintenant: comme bien des secteurs artistiques, dont les arts visuels, la danse est en fuite vers l’avant, une fuite qui trop souvent la conduit à se renier, oblitérant des parties d’elle même par seul désir d’être autre chose, à tel point que, par moments, je me dis qu’il faudrait inventer un autre dénominateur, quelque chose qui pourrait aller dans le sens de «théâtre kinesthésique».

    Je me souviens avoir assisté à une représentation à l’agora de la danse, et avoir dit, lorsque la période de commentaire fut venue (et ceux qui connaissent le milieux savent qu’il m’a fallu du courage pour dire une telle chose): «J’ai aimé bien des portions, mais à vrai dire, j’aurais aimé que tout ça soit un peu plus… dansé».

    Bon évidemment, la chorégraphe m’a regardé avec un mépris attendu, mais un murmure dans l’audience m’a rassuré à l’effet que je n’étais pas le seul à espérer un minimum de classicisme ou plutôt, dirais-je, d’académisme en danse contemporaine, puisque tout du passé ne peut pas être à jeter et que, de tout refaire sans rien garder est une forme de fermeture face à un public moins averti, une sorte de sectarisme, pour ne pas dire… de la simple automutilation, résultat de ce «inédit à tout prix».

    Entendons-nous, j’ai vu des pièces qui faisaient fi de tout académisme et qui étaient réussies à tous les chapitres. Mais il s’agit là d’œuvre de génie, d’œuvre d’exception, d’œuvres solitaires. On peut tendre vers une telle chose, mais lorsqu’elle devient une presque obligation —ordonnée par un snobisme manifeste— je décroche.

  3. Interessant, bien analysé et… décevant après toute l’évolution de la danse contemporaine en 40 ans.
    J’ai vécu exactement la même chose quand je dansais à Nouvel’Aire en 1971, et avec Jo Lechay ou Jocelyne Montpetit dans les années 80!!!
    Je pensais qu’on avait évolué depuis ce temps par rapport à la danse.
    Mais je constate que cette évolution ne touche peut-être pas encore la majorité de la population.
    Merci belle réflexion, il semble qu’on ait encore du chemin à faire comme collectivité…
    Nicole Laudouar.

  4. Roger Hobden dit :

    Interessant mais anecdotique. Le milieu que je fréquente ne passe jamais ce genre de commentaires. Ça serait interessant d’avoir une étude pour objectiver les perceptions que les gens ont de la danse selon le milieu socio-économique ainsi que selon les quartiers ou les régions. Ceci dit, certaines personnes auront des idées réactionnaires sur la danse, comme ils vont avoir des idées réactionnaires sur d’autres facettes de la société. C’est une question de conception du monde, et tant que l’on aura pas modifié les rapports de production entre les individus, et entre les nations, ça va continuer.Heureusement, les idées progressistes continuent à faire leur chemin. If you are not part of the solution , then you are still part of the problem …

  5. J’aimerais répondre au commentaire suivant de M. Yvon Roy ; «D’abord, sur le mot «danseuse»: oui, absolument, c’est une honte que ce mot soit associé à ces prostituées frileuses qui vendent leur corps sans jamais trop écarter les jambes, sous-produit normalement mièvre issu d’une société peuplée demi-hommes, mais surtout, il faut avoir mis les pieds dans ces infâmes établissements de tripotage (tripots) pour comprendre qu’aucune de ces créatures ne sait danser —ou n’a la moindre intention d’essayer.»

    Même s’il est vrai que je ne sais rarement quel mot employer lorsque qu’on me demande ce qu’est mon métier, car oui, on connote danseuse à danseuse nue, je ne vois vraiment pas le but ici de dénigrer les femmes qui pratiquent un des métiers les plus vieux du monde. Si je ne veux pas qu’on me prenne pour une danseuse dans un club, ce n’est pas parce que je les regarde de haut, mais simplement, mais parce que ce n’est pas ce que je fais. La danse érotique a toujours existé, et ce, dans toutes les cultures. Je pense que c’est une forme qui continue de se transformer et reflète un temps et une société, que vous voulez en faire partie ou non. Votre commentaire me rend vraiment inconfortable et me fait réaliser combien il y a une hiérarchie qui existe dans l’art malheureusement et c’est peut-être pourquoi on a tellement de difficulté à changer. En souhaitant que la danse puisse apporter plus de respect pour ces femmes… Penny Arcade, une grande artiste de la performance qui a travaillé avec des strip-teaseuses dans son spectacle Bitch! Dyke! Faghag! Whore! dans les années 90 en souhaitant changer cette mentalité, m’a justement dit cette semaine que les danseuses au Canada étaient vraiment très bonnes, techniquement parlant. Alors c’est encore drôle qu’elles ne sachent pas danser, selon vous.

  6. Yvon Roy dit :

    Réponse à Audrée Juteau

    Bonjour Andrée. Je vais tenter d’expliquer cette montée de lait:
    Il fut un temps, effectivement —et il y a encore des endroits à l’image de ce temps, mais ils sont devenus particulièrement rares—, où les effeuilleuses pratiquaient leur métier avec art, un art incontestablement agréable pour un homme comme moi. Il ne s’agit pas de cela ici, il faut avoir visité un des nombreux tripots dont je parle pour le réaliser Il ne s’agit ici que de vitrine à viande, sans plus, dans lequel il est impossible de repérer quelque noblesse ou respect de l’érotisme, de la séduction et encore moins de la danse. Nous somme bien loin des danseuses du ventre, ou encore de la légendaire performance de Salomé. Je ne suis pas désolé de vous dire que je n’anoblis pas la femme à tout propos, pas plus que l’homme, et ce cas précis mérite mes hauteurs dans leur entièreté.

    Au surplus, l’ancienneté d’un métier ne lui donne pas obligatoirement ses lettres de noblesse. Si les clients méritent le mépris populaire, en particulier le mépris des femmes, je ne vois pas pourquoi les femmes qui pratiquent de plein gré seraient exemptes de ce jugement, simplement parce qu’elle sont des femmes. Laissez-moi, mais laissez-moi appeler un chat un chat, Diantre! (Ici, sourire)

    J’espère avoir éclairci ma pensée.

    Cordialement,
    Y. Roy

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