Les confessions d’une répétitrice (1)

Parler d’un danseur sans parler d’une oeuvre qu’il danse ou du chorégraphe qui lui donne matière à explorer est une chose assez rare. J’avais envie de tenter l’exercice. Peu après Noël, j’ai contacté quelques directrices de répétitions pour leur demander si elle accepteraient de collaborer à ce blogue en écrivant un texte sur un danseur ou une danseuse qui les a profondément marqué au cours de leur parcours. À mon grand plaisir, elles ont accepté.  Aujourd’hui, Sophie Michaud explique pourquoi son choix s’est arrêté sur Roxane Duchesne-Roy qui fait carrière depuis quelques années principalement chez Cas Public. – CV.

J’ignore le nombre d’interprètes que j’ai côtoyés ces vingt dernières années. Toutefois je sais que chacun d’entre eux est venu éclairer ma pratique…Ainsi, lorsque Catherine m’a interpellée afin que je partage l’expérience d’une rencontre m’ayant marquée, j’ai été emballée et soudainement très…embêtée ! Non pas qu’aucun nom ne me venait en tête ; au contraire, ça se bousculait au portillon !  Afin d’arrêter mon choix, j’ai cessé de me questionner, de réfléchir, de soupeser, d’hésiter, et j’ai  simplement laissé la mémoire agir sur mes émotions et sensations. C’est là qu’un visage s’est imposé. Je me suis rappelé ce moment où pour une dernière fois, après 13 ans à la compagnie, j’étais en présence des interprètes de Cas Public à titre de répétitrice.  Ce jour-là, j’ai savouré mes derniers instants en studio et davantage, j’ai  réalisé combien la danse de Roxanne Duchêsne-Roy allait me manquer…

D’abord, un bref survol du parcours de cette artiste. Roxanne est issue de l’École Supérieur de ballet contemporain. Après avoir complété un DEC en danse classique, elle a été invitée à se joindre à l’équipe d’Hélène Blackburn. C’est d’ailleurs chez Cas Public qu’elle oeuvre principalement depuis 2003.  Ces dernières années, Roxanne a été de toutes les pièces qui ont été créées à la compagnie et de ses nombreuses tournées…C’est donc une véritable chance de l’attraper au passage et de pouvoir la revoir dans le répertoire de Cas Public et exceptionnellement, de la re-découvrir au sein d’une autre équipe de créateurs. Chose certaine, peu importe le contexte où elle évolue, elle se fait présence agissante, présence sensible, vibrante et  troublante dans l’acte de donner corps et vie à l’éphémère.

Si certains mots ont la cote lorsqu’on décline les qualités de l’interprète en danse contemporaine, il en faut d’autres pour nommer ce qui fait la différence. Ainsi, je peux d’emblée décrire Roxanne D.R. comme une danseuse disponible, ouverte, généreuse, engagée…Mais pour faire un véritable portrait de cette artiste, je dois renchérir ; parler d’une constance dans la disponibilité, d’une ouverture exacerbée par le désir de connaître, d’une générosité dédiée à la rencontre de soi et de l’autre, d’un engagement à la fois spontané et réfléchi. Voilà pour la danseuse qu’elle est en studio, répétition après répétition, au cours d’un processus de création comme lors de la « xième » reprise d’une oeuvre ou à la veille d’une première.  Ses yeux. Toujours là à observer, décoder, analyser le détail, la nuance, prêts à toucher l’insaisissable. Son rire. En réponse à  l’imprévu, la maladresse, l’oubli, la réussite et l’exigence du moment.   Sa vivacité. Une énergie incommensurable qu’elle libère plus qu’elle ne gère. Une intelligence. De celles qui m’impressionnent parmi toutes : une conscience incarnée du temps et de l’espace.  Inspirante. Pour ceux et celles avec qui elle transforme les idées et les mots. Inspirée, mue par le connu et l’inconnu.

Sous les éclairages, elle est de ces interprètes qui à la fois captivent l’œil du spectateur et le délestent du poids de ses appréhensions. Roxanne est chez-elle sur scène, dans des espaces invisibles dont elle trace les contours avec précision et assurance. Dans une lenteur soutenue comme dans une vitesse vertigineuse, elle embrasse les défis qu’elle se lance.  Sur pointes, son corps s’allonge sans perdre son ancrage. Omniprésence de la chair, des sensations qui la traversent et nous rejoignent.  À cent lieux de la figure éthérée, du corps illusoire. Au sol, elle en appelle à la connaissance et à l’instinct.  Composant avec la force et la souplesse, elle joue avec la gravité. Il est loin déjà le temps où ses bras flanchaient dans une tentative d’équilibre…Avec le ou la partenaire, elle s’avance, se lance avec tact et abandon. Elle connaît la rencontre des forces physiques et forces sensibles que permet la danse.  Mais encore comment parler de Roxanne D.R. sans aborder son histoire d’amour avec la musique ? Digne descendante d’un père pour qui le rythme n’a plus de secrets, on a pu la voir plus d’une fois s’emparer d’une batterie et soutenir de manière percutante la danse de ses partenaires…Que dire de plus ? Qu’elle ne craint ni les mots, qu’ils soient dits ou chantés et que, dans sa façon d’exploiter son corps tel un instrument aux multiples possibilités, elle fait la preuve de la polyvalence et de la performance !

Non, je n’ai pas tout dit. Il y autre chose. Pour Roxanne, l’acte de s’engager, dépasse celui de mordre dans la danse. En dehors du studio et de la scène ; à travers l’entraînement, la création et l’enseignement, elle porte un regard éclairé sur son art et le rôle qu’elle peut jouer dans la société. Ainsi, elle sait conjuguer le verbe s’impliquer. C’est elle qui malgré sa jeune vingtaine est devenue l’instigatrice du volet danse pour L’institut du Nouveau Monde, une organisation qui encourage la participation citoyenne et le renouvellement des idées au Québec.

Voilà, il s’agit d’un simple portrait. Un portrait que les mots ont peine à décrire. Un portrait que j’ai voulu comme un  hommage à une artiste en qui je crois et qui toujours me touche, me bouleverse, me surprend au passage…

Sophie Michaud

5 réflexions sur “Les confessions d’une répétitrice (1)

  1. C’est un bel hommage, très senti et très vrai, à une artiste fantastique. Il faut ajouter qu’elle est également très impliquée dans le fonctionnement de Cas Public et cela à plusieurs niveaux et depuis plusieurs années.

    Hélène Blackburn

  2. fabienne duchesne et mario roy dit :

    HUM! HUM! Quoi ajouter de plus à ce magnifique et vibrant hommage fait à Roxane. Chose certaine, il est bien mérité. En tant que parents, nous avons toujours soutenu Roxane dans son cheminement qui n’a pas toujours été facile et sommes très fière de la jeune femme et artiste quelle est devevue. Merci Sophie!

    Faby et mario

    • Famille Fortin dit :

      Et que dire de plus car nous reconnaissons facilement la petite Roxane du haut de ses 4 ans toujours à danser dans la cour dès un son de musique. Elle était tout sourire et disais déjà vouloir être ce qu’elle est aujourd’hui donc elle doit être heureuse ma belle Roxane xx
      Famille Fortin

  3. Nathalie Blanchet dit :

    Merci Sophie,
    Merci Roxanne.

    Tout ce que je peux dire c’est que chaque minute passée dans les grands souliers de Sophie Michaud chez Cas Public je les ai passée avec la chair de poule devant la magnificence de (la danse de) Roxanne.
    Roxanne est un diamant brut parfaitement taillé et elle brille sous tous les angles.

    Nathalie Blanchet

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