CALQ 2/4

« Je considère que le système d’attribution de subventions aux artistes permet une certaine liberté afin de créer en dehors des stricts diktats de l’économie de marché qui nous astreindrait sûrement à un formatage, à une transformation des impulsions artistiques en produits à vendre à tout prix. »

Ian, chorégraphe montréalais.

Les critères et le processus d’évaluation

Dans la plupart des conseils des arts, l’évaluation des demandes de financement déposées par les artistes se fait selon 3 grands axes. On évalue :

  • La qualité du travail artistique
  • La gestion de l’organisme
  • L’impact, le rayonnement du travail

Au CALQ, ces 3 axes ont donné 5 critères d’évaluation pour le programme de soutien au fonctionnement pour la création, la production et la diffusion. Ces critères sont:

  1. Activités artistiques et acquittement du mandat –  40 %
  2. Gestion et gouvernance –  20 %.
  3. Impact des activités sur le public – 20 %
  4. Contribution au développement de la discipline – 10 %
  5. Impact des activités sur le territoire ou dans la communauté – 10 %

Première constatation: la place que l’on accorde à l’évaluation artistique semble être au cœur du problème. Antoine, un des chorégraphes que j’ai consulté me faisait remarquer: « Lorsqu’on nous dit que la qualité artistique est toujours prioritaire puisqu’on y attribue le plus grand pourcentage (40%), ce n’est tout de même plus le critère majoritaire. La somme des autres critères peut l’emporter sur l’artistique. Il s’agit là d’un glissement important. »

De son côté, Ian ajoute : « Autant je défends le système de subvention des artistes, autant je le tiens responsable d’une certaine déshumanisation de l’acte de créer. Les artistes sont appelés à penser en gestionnaire, en hommes et en femmes d’affaire plutôt qu’à se consacrer à écouter le grondement intérieur […] »

Selon Lyne Lanthier, agente au CALQ, l’évaluation artistique doit être faite de manière « imperméable » par les comités, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas être influencée par la qualité de la gestion ou l’importance du rayonnement. Selon elle, c’est ce qui assure aux compagnies que l’aspect artistique prime avant tout dans l’évaluation de leurs demandes. De plus, elle assure que chaque compagnie est évaluée en fonction de son mandat et de sa nature, plutôt que l’une par rapport à l’autre. Par exemple, on n’attend pas d’une compagnie émergente qu’elle soit aussi performante que La La La Human Steps, mais on s’attend à ce qu’en 2011, La La La Human Steps soit aussi performante qu’en 2010.

Mais Boris rétorque que « l’imperméabilité » est impossible et que les comités ont tendance à être plus sévères face aux compagnies qui proposent un travail moins accessible et plus pointu. D’après lui, ces compagnies ont moins de chance de recevoir d’excellentes notes pour leur gestion ou leur rayonnement et ce, même si on tente de ne pas les comparer à celles qui offrent des produits plus populaires. Boris m’a également fait part de la difficulté pour les membres du comité de s’immuniser contre la notoriété d’une compagnie majeure et de l’évaluer de manière objective.

De son côté, Ian croit que les comités permettent de « donner à la communauté le pouvoir de choisir pour elle-même » mais amènent en revanche « un effet pervers de fracture, de compétition, d’affiliation et d’opposition. »

Pour ma part, je me posais des questions au sujet des « points » qui subdivisent les critères. Par exemple, pour le critère 1 Activités artistiques et acquittement du mandat, on demande au comité d’évaluer :

  • La qualité du travail artistique;
  • L’intérêt des activités artistiques et leur adéquation au regard du mandat et des orientations artistiques de l’organisme;
  • La cohérence entre les choix artistiques et les moyens financiers;
  • La constance et qualité des réalisations antérieures;
  • La place accordée à la création et au répertoire québécois, lorsque le mandat le justifie.

Je me demandais si, comme les critères, chaque point devait être regardé de manière indépendante. Je me disais qu’étant le cas, chaque point se verrait attribuer une valeur de 8 % (40 % divisé par 5 point = 8% par point). Je dois dire que la qualité du travail artistique reçoive 8% de la note totale me troublait profondément. Lorsque j’ai soulevé cette question, Mireille Martin m’a expliqué que tous les points devaient être pris en compte de manière indissociable. Pour elle, il est évident que la qualité du travail artistique est l’idée fondatrice de ce critère. Sans qualité artistique, pas d’intérêt, pas de cohérence, pas de constance.

Cependant comment expliquer qu’il faille analyser chaque critère séparément, mais regarder les points dans leur ensemble? Comment en est-on arrivé à cette règle arbitraire et non écrite qui semble être faite pour justifier en tout temps les décisions qui sont prises?

D’après moi, cette manière arbitraire de réfléchir devrait être évacuée au profit d’un renforcement de « l’imperméabilité » dont parlait Lyne Lanthier. Car refuser l’imperméabilité forcerait les comités à regarder tous les critères les uns en fonction des autres, ce qui aurait pour impact de favoriser constamment des compagnies qui ont un bon volume de vente. L’imperméabilité joue donc le rôle de garde-fou et est un principe très intéressant. Cependant, il est faible et devrait être renforcé car, comme Boris le disait, il est difficile de passer outre la renommée des grandes compagnies à succès ou de ne pas pénaliser les compagnies qui parlent un langage plus abstrait que la moyenne.

D’autre part, si l’on accepte ce principe d’imperméabilité, on doit absolument revoir la répartition du pourcentage accordé à chaque « point ». Car attribuer seulement 8 % à la qualité du travail artistique, ce n’est franchement pas acceptable.

Le point de vue du CALQ

Dans l’ensemble, Mireille Martin est convaincue que le processus tel que conçu actuellement fonctionne relativement bien. Sa confiance face au processus actuel lui fait dire qu’il ne serait pas surprenant que deux comités distincts arrivent sensiblement aux mêmes résultats.

Selon elle, les compagnies ont parfois de la difficulté à comprendre le rôle que joue les grandes orientations disciplinaires dans le processus d’évaluation. Je vous rappelle (voir CALQ 1/4) qu’après avoir été évalués individuellement selon les mêmes critères, en fonction des objectifs et mandats propres à chacune, les dossiers sont évalués dans leur ensemble pour composer un paysage chorégraphique représentatif de l’écologie actuelle. Les compagnies qui reçoivent l’appui du Conseil ou qui voient leurs montants augmentés ne sont pas nécessairement celles qui reçoivent les notes les plus élevées.

« Parfois, les représentants de compagnies me téléphonent pour me demander : combien dois-je vendre de spectacles pour être assuré de mon financement l’an prochain? », dit Mireille Martin. « Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne » continue-t-elle, « les dossiers s’influencent entre eux et je ne peux pas donner de réponses à ceux qui me posent cette question ».

CALQ 3/4, la semaine prochaine: Les lacunes qui existent dans le processus d’évaluation de la qualité du travail et non, la pression de la diffusion n’est pas une chimère!

Une réflexion sur “CALQ 2/4

  1. George Krump dit :

    Quelques constats et réflexions…

    D’abord une apparente contradiction. D’un côté on dit:
    «elle assure que chaque compagnie est évaluée en fonction de son mandat et de sa nature, plutôt que l’une par rapport à l’autre»
    et d’un autre côté:
    «les dossiers s’influencent entre eux (…)»
    Il y a donc la théorie… et la pratique.
    À vous de déduire ce qui a réellement cours.

    Je suis aussi d’accord Boris qui relève «la difficulté pour les membres du comité de s’immuniser contre la notoriété d’une compagnie majeure et de l’évaluer de manière objective.» Certains y parviennent probablement mieux que d’autres. On devrait pas juste parler des compagnies majeures; d’autres types de données entrent en ligne de compte. Que se passe-t-il quand on compare un artiste qui fait une tournée de 5 spectacles en Europe avec un artiste qui fait une tournée de 5 maisons de la culture? Ou même 5 salles au Québec? On tend à jeter un oeil plus favorable sur la tournée européenne, même si on sait très bien qu’elle ne rejoindra pas nécessairement plus de public et qu’il y a de très fortes chances qu’elle soit déficitaire.

    Autre idée à réfléchir. Dans un monde idéal, le critère artistique devrait toujours primer. Mais il y a tout de même des différences entre un artiste individuel et un artiste qui possède sa compagnie. La compagnie dispose généralement de plus de moyens et a, à mon avis davantage de responsabilité vis-à-vis de sa communauté. Relève, mentorat, médiation culturelle. Pour revenir au critère artistique, je demeure partagé sur la question. Imaginons une évaluation où 100% de la note dépendrait de l’appréciation artistique du travail. Il est paradoxal que l’on veuille consacrer autant de points au critère qui serait le plus difficile à évaluer par les pairs!

    Qui n’a pas été le témoin discret de la virulence des propos de certains chorégraphes vis-à-vis de leurs collègues, au sortir d’une première? Des critiques qui parfois font froid dans le dos. Heureusement qu’il n’y avait pas de manette de chaise électrique sur place. Ou… de bouton qui aurait permis l’élimination instantanée du financement de la compagnie qui venait de présenter le spectacle. Ouf!

    Dernier point. Il y a une petite faille dans la structure du processus d’évaluation. Et elle se situe au niveau du pouvoir discrétionnaire qui intervient entre les recommandations des comités consultatifs et les décisions finales prises par les agents et la direction. Je ne remet pas ce principe en question totalement, mais le problème se situe au niveau de la transparence. Il y a là une zone grise difficile à percer. J’ai déjà entendu au moins deux témoignages de gens qui ont siégé sur des comités consultatifs et qui ont constaté des glissements entre ce qui a été recommandé et ce qui a été décidé. C’est très démotivant.

    Dernier point, juré. D’un côté, on a les critères (artistique, gestion, impact, etc.) qui sont connus de tous et de l’autre on a une autre grille qui vient se superposer: celle des grandes orientations disciplinaires. Or, il n’existe aucune pondération pour ces nouveaux éléments qui sont ajustés à tous les 3 ou 4 ans. Priment-ils sur les critères de base? La lecture des commentaires post-évaluation donnent à penser que c’est parfois le cas. Les orientations disciplinaires, tout guillerets qu’ils soient, découlent davantage d’impératifs politiques à court terme qu’artistiques à long terme. Contredisez-moi si je me trompe. Il y a certainement des questions à se poser sur la manière de faire cohabiter ses grilles parallèles tout en ayant un souci d’équité pour tous et toutes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :