Jamie Wright

Jamie Wright a 35 ans et danse professionnellement depuis 1997. Graduée de l’université York, anglophone, elle a fait le choix de venir s’installer à Montréal au début de sa carrière. Pendant plusieurs années, elle a collaboré étroitement avec José Navas. Jamie a deux enfants, parle un excellent français et est très active dans la communauté de la danse montréalaise. Elle siège sur le conseil d’administration du Regroupement québécois de la danse et est une enseignante aimée et réputée, tant auprès des professionnels que chez les étudiants de LADMMI. Elle œuvre depuis quelques temps dans le Gravel Art Group.

Dans le cadre de la présentation de la pièce S’envoler, signée Estelle Clareton et présentée à l’Agora de la danse, je vous propose cette longue entrevue avec une artiste convaincue.

C – À quelques jours de la première, où en êtes-vous dans la préparation du spectacle?

J – L’équipe vient de compléter deux semaines de résidence sans les éclairages. La semaine prochaine sera consacrée à créer les éclairages et à faire les derniers préparatifs. L’univers de la pièce est inscrit physiquement dans nos corps, mais il reste du travail d’ajustement à faire.

C- Que veux-tu dire?

Lorsque l’on change de lieu, quand la pièce passe du studio au théâtre, cela demande toujours une certaine adaptation, des ajustements au niveau de la mise en scène.

C –  Le rapport à l’espace est différent pour les danseurs, ce que le chorégraphe voit avec le recul amène des changements?

J – Oui. C’est pour ça que les résidences en théâtre sont fondamentales. Ce qui nous avantage avec cette pièce, c’est que la structure n’était pas encore super rigide. Donc il y a place pour le changement, les ajustements. Parfois, les chorégraphes résistent à ces ajustements nécessaires, mais ce n’est pas le cas ici.

C – De quoi « parle » la pièce?

J – C’est une pièce sur douze êtres qui ne sont pas bien lorsqu’ils sont seuls. Chaque individu a une relation forte avec le groupe, plutôt qu’avec le lieu. La pièce parle de ce que le groupe subit au fur et à mesure de leur migration.

C –  Qu’entends-tu par migration?

J – Estelle parle de migration depuis le début du processus. Cette pièce est une collision entre le monde des humains et celui des oiseaux. Les oiseaux ne nous semblent pas avoir de racines, car ils volent, ils migrent, ils se déplacent. Évidemment, ces questions sont traitées de manière très abstraites via un mouvement très écrit ou des déplacements de groupes parfois improvisés.

C – Quel rôle empruntes-tu dans cette pièce, au sein de ce groupe?

J – Estelle n’a pas commencé les répétitions avec une idée pré-déterminée de chacun de nous. Mais elle a assemblé un groupe varié, certains danseurs sont à mi-carrière comme moi, d’autres sont plus jeunes ou plus matures. Au fur et à mesure de la création des personnalités un peu particulières sont ressorties.

On vient de découvrir Estelle et moi, ce qui me différencie des autres. Mon rôle me demande d’être à la fois loufoque, perdue, timide. Cela peut sembler contradictoire, mais sur l’ensemble de mes interventions, un sens se dégage. J’ai beaucoup de liberté, même si mon rôle est peut-être moins marqué que celui de certains de mes collègues comme Esther (Rousseau Morin), Raph (Raphaël Cruz) ou Alexandre Parenteau, qui eux ramènent des leitmotivs très forts.

C – Quel genre de mouvement explores-tu dans cette oeuvre?

J – Comme danseuse, je sens un bel équilibre entre le travail d’une « présence physique » et le mouvement. C’est nourrissant au niveau performatif, j’adore ça. Pour cette création, Estelle cherchait un état d’être et de corps qui était incertain, une sorte d’hésitation continuelle, une recherche d’état physique jamais aboutie. Cet état est en complète contradiction avec ce qu’on apprend comme danseur! On doit en principe savoir où on est dans l’espace, maîtriser le mouvement, être conscient d’un paquet de détail. C’est un énorme défi de faire cohabiter les deux dans un seul corps…

C – Comment avez-vous procédé?

J – On a beaucoup échangé pour trouver une manière de concilier ces deux états opposés à l’intérieur de nous. Je pense que le spectateur sentira que cette recherche concentrée, que nous devons faire jusque sur scène, nous amène à un état très authentique. On ne joue pas à être indécis, mais on développe plutôt un état physique d’indécision.

C – Donc, ça conditionne votre rapport au public?

Oui. On reste dans notre propre univers, on est pas du tout « aware » du public, on n’essaie pas de performer. On essaie d’être juste, d’être vrai dans ce groupe, dans les tâches physique concrètes. On veut montrer un corps naturel, pas un corps de danseur avec des réflexes de danseur. C’est tout un défi. On cherche quand même la virtuosité, mais d’une autre façon, dans l’écoute, la simplicité. Et parce qu’on utilise souvent l’humour, on est obligé de travailler avec sensibilité et authenticité sinon ça ne passerait pas, ça aurait l’air forcé.

C – Qu’est-ce qui caractérise le travail avec Estelle?

J – Elle est très ludique, proche de nous et honnête. Elle ne cherche pas à créer une hiérarchie en établissant son statut de directrice, de chorégraphe. Elle est capable d’être très directe et d’émettre un commentaire sur ta performance ou tes propositions sans que ça devienne personnel. Elle nous avoue quand elle est perdue, quand elle cherche. J’apprécie cette franchise. On la suit, le groupe est influencé par sa manière de travailler.

Autrement on travaille souvent dans l’humour. Plusieurs personnes dans le groupe sont très drôles et on ressemble parfois à une gagne d’ados. Malgré tout, on est capable de se ramener et de travailler sérieusement parce qu’on a développé une bonne chimie de groupe.

C – Quel a été ton rôle dans le studio pendant la création?

J – (Rires) J’aime ça faire la morale un peu! (Rires) J’aime les bonnes blagues, j’amène de la légèreté. Et je suis très consciente d’où je suis rendue dans ma carrière. Je pense que j’amène une belle aisance, car je sais mieux qui je suis, quel genre de danseuse je suis. Quand je repense aux environnements compétitifs dans lesquels j’ai travaillé, c’est le jour et la nuit. Ce qui m’importait par le passé c’était de savoir si j’allais avoir un gros rôle dans la pièce, si je dansais assez, si j’aurais un solo. Ces questions ne sont plus à ma conscience à présent.

C – Qu’est-ce qui est important maintenant?

J – Maintenant, je trouve du plaisir à danser et je fais confiance aux gens à l’extérieur de la pièce, qui sont là pour me guider. C’est libérateur de ne pas tout le temps travailler et douter, seul dans son coin.

C – Danser à vingt ans et à trente ans, ce n’est pas la même chose?

J – Non, ça se transforme. Ma pratique a évolué avec les années. J’ai changé ma manière d’aborder la scène : je ne crois plus qu’il y ait « un spectacle parfait », un idéal auquel je dois aspirer et me baser là-dessus pour évaluer ma performance. Je crois que les moments qu’on vit sur scène ne peuvent jamais se répéter. Quand je vais sur scène, j’y vais avec une attention pure et je laisse le show vivre. Alors, danser cette pièce me convient parfaitement à ce moment de ma carrière.

C – Qu’entrevois-tu pour la suite de ta carrière?

J – J’ai encore des projets d’interprétation et de performance. Mais je suis beaucoup plus sélective, surtout pour les projets physiques, parce que j’ai moins de temps pour m’entraîner et me tenir en forme. Et il y a certaines gestuelles ou certaines façons de travailler très imposées par le chorégraphe pour lesquelles je n’ai plus d’intérêt.

J’ai développé une belle complicité avec le Gravel Art Group et j’apprécie les personnalités qui y gravitent. M’impliquer dans ce groupe est une chose que j’envisage pour la suite. Fred (Gravel) reflète bien la contemporaénité de la danse. On participe tous à plusieurs niveaux aux décisions qui sont prises, on donne notre opinion, pas seulement sur le plan artistique, mais jusqu’aux questions administratives ou à celles que le chorégraphe se réserve traditionnellement.

C – Est-ce que c’est l’avenir des compagnies de danse selon toi?

J- J’espère! Avec les manques de moyens, il faut que les nouveaux chorégraphes se positionnent différemment. Posséder un groupe de danseurs permanent, un gros conseil d’administration et un édifice ne sont pas les seules façons de s’établir et d’avoir du succès.

C – Qu’est-ce qui te donne envie de continuer?

J – C’est inspirant d’être un interprète à mi-carrière et de contribuer à bâtir de nouvelles façons de faire. Ça renouvelle la « drive » et le désir de continuer. Même si je n’ai pas à porter ces responsabilités, ma tête est pleine de tous les aspects qui touchent à la production d’œuvres de danse et ça me donne un portrait plus complet. Je ne reste pas seulement dans ma bulle « corps-instrument-interprète ».

Les danseurs ont des carrières de plus en plus longues à cause de meilleures ressources en santé, d’une meilleure conscience globale de leurs corps. On est entrain de voir apparaître une plus grande communauté de danseurs d’expérience, plus engagés, plus confiants, capables de s’exprimer sur divers aspects de la création, de la production. Avant, cette expérience commune ne se bâtissait pas car les danseurs sortaient du milieu très jeunes. Plus on aura des danseurs expérimentés, plus la communauté va être forte, parce que maturité, prise de parole et position de pouvoir vont de pair.

S’envoler, à l’Agora de la danse, du 15 au 25 septembre. TOUTES les infos ici.

2 réflexions sur “Jamie Wright

  1. On a dans ce texte tout ce qu’un amateur de danse peut espérer. Une explication de « comment ça se fait un show de danse », un guide de lecture pour un spectacle qui promet et surtout, une rencontre bien intime avec une artiste fascinante. En lisant, j’avais l’impression d’être attablée dans un café à écouter une conversation qui ne m’est pas destinée. Grâce à toi Catherine, on peut enfin se faufiler dans le « milieu » de la danse. Merci. Et j’ai vraiment hâte de voir Jamie sur scène.

    La prochaine fois (parce que je veux d’autres rencontres comme celle-ci), plus de photos, des vidéos s’il en existe, une bio (parce qu’on a bien dû déjà la voir à quelque part…) et tout ce que tu voudras.

  2. Jamie Wright dit :

    Un nouveau vidéo promo vient de sortir pour S’envoler. Voici le lien youtube:

    Moi, aussi, j’ai hâte à lire d’autres interviews avec des interprètes…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :