« Interprète », c’est tellement dépassé!

The dancer has her own creative process inside the creative process of the work. She strives to keep her autonomy inside a polarity created by the developing of the work and the choreographer’s desire. – Pamela Newell

Depuis quelques temps, le mot « interprète » m’agace. Je le trouve incomplet, presque insultant! Il y a quelques jours, j’ai eu plusieurs échanges à ce sujet avec la chorégraphe Danièle Desnoyers, avec qui je collabore depuis 2006. Mais d’abord, le contexte :

En 2008, j’ai créé la pièce Là où je vis avec Danièle Desnoyers. Nous étions 5 danseurs : Pierre-Marc Ouellette, Alan Lake, Clara Furey, Frédéric Tavernini et moi-même. Lors de la création, comme dans beaucoup d’autres, nous avons improvisé, composé, transformé, écrit, proposé pour accompagner Danièle dans son processus de création. Nous avons présenté Là où je vis au FTA, puis quelques autres fois, en Belgique, en Espagne et au Mexique. Cette année, la pièce est reprise en tournée au Québec et en France, mais quelques années  se sont écoulées depuis la création et l’équipe a changé. Actuellement, les danseurs qui se préparent à reprendre Là où je vis sont Karina Champoux, Brendan Jensen, Molly Johnson, Bernard Martin et Pierre-Marc Ouellette.

Le remplacement d’un ou plusieurs danseurs au fil du temps fait partie de la réalité des compagnies. Les danseurs reçoivent d’autres propositions, vieillissent, se blessent, font des bébés, changent de cap et ne peuvent pas toujours porter la pièce pendant toute sa durée de vie. Les compagnies tentent du mieux possible de préserver l’essence originale et la qualité de l’œuvre et y arrivent généralement. Lors de la transmission des rôles, le danseur d’origine passe le langage physique, mais explique aussi l’esprit dans laquelle s’est créée telle section, précise l’intention physique de tel geste, raconte des anecdotes sur la création, tout ça afin de plonger le danseur remplaçant dans l’ambiance de l’œuvre. Pour le nouveau danseur, ce n’est donc pas un simple travail de reproduction qui l’attend, mais une véritable immersion dans un univers spécifique. Après plusieurs répétitions, le nouveau danseur commence à « faire sien » le rôle qu’on lui a transmis.

Ma récente discussion avec Danièle est venue de mon agacement à me faire appeler « interprète » sur certains supports de communication et de mon désir d’être reconnue pour mon apport à la création de l’œuvre, même si je ne la danse plus.

J’ai réalisé d’abord que Danièle et moi n’avions pas du tout la même conception du mot interprète. Pour ma part, j’aurais préféré me faire appeler créatrice-interprète, collaboratrice ou participante. De son côté, Danièle, bien qu’elle reconnaisse la collaboration des danseurs à la création (en studio, auprès des journalistes, dans les programmes), m’expliquait qu’elle ne pouvait pas toujours le souligner clairement à cause de diverses contraintes (j’y reviendrai plus loin). De plus, Danièle ne considérait pas réducteur le mot « interprète ».

J’ai tenté de mettre en mots mon inconfort, car pour moi, dans ce contexte, le mot interprète constituait un réel désaveu de mon travail de créatrice. D’après le petit Robert, un interprète est « une personne qui assure l’interprétation d’un rôle ». Le même dictionnaire définit le mot interpréter comme le fait de « jouer de manière personnelle ». Ainsi, les interprètes traduisent le langage du créateur sans nécessairement participer à la création de l’œuvre de manière très active. Mais pour la plupart des processus de création d’aujourd’hui, le rôle du danseur dépasse celui de l’interprète et il nous faut réinventer un langage ou un terme permettant de le définir plus clairement.

Mais quel est le « rôle » de l’interprète? Y en a-t-il réellement d’autres? Comme le dit Pamela Newell (danseuse, chorégraphe et répétitrice): « The concept of dance interpretation remains under developped and ambiguous » (p.2). Pamela a fait un travail de recherche exhaustif à ce sujet dans son travail de maîtrise Dancer’s make dance : Dancer’s roles in the creative process and their somatic-health and socio-political implications. Newell distingue 4 rôles que peuvent prendre les danseurs:

1-     L’exécutant

2-     L’interprète

3-     Le participant

4-     L’improvisateur

Attention, Newell fait cette mise en garde : les termes employés ne qualifient pas les danseurs eux-mêmes, mais bien les rôles qu’ils endossent selon tel ou tel processus de création. Chaque danseur peut donc endosser différents rôles lors de sa carrière ou même lors d’un processus de création.

Selon les recherches et les observations qu’elle a faites, lorsqu’il est exécutant, le danseur prend comme référence absolue le corps du chorégraphe et doit se modeler (tant sur le plan de la forme que sur celui de la psychologie) à l’interprétation littérale qu’il fait de son matériel chorégraphique. Newell affirme que la relation fortement hiérarchisée qui découle de ce rôle endossé par le danseur / demandé par le chorégraphe « is not highly valued in the contemporary dance of the last twenty years, but not altogether absent. »

Le danseur qui endosse le rôle d’un interprète apprend le matériel du chorégraphe et suit ses directives, mais est encouragé à teinter le mouvement de sa propre expérience. L’interprète doit faire preuve d’une part de rébellion face à l’intégrité du matériel original afin de l’incorporer et le rendre ensuite de manière personnelle.

Les danseurs peuvent aussi endosser le rôle de participant. Le savoir du participant est la source même de la création chorégraphique et le chorégraphe cherche des moyens pour extraire et mettre en contexte ce savoir, afin qu’il guide la construction de l’œuvre. Les danseurs participants sont souvent retrouvés dans des processus de type ethnographiques, comme le sont par exemple, les pièces de Pina Baush, de Platel, de Keersmakeer.

Enfin, l’improvisateur est un rôle endossé par un danseur qui assume lui-même l’écriture, la recherche, le développement et la finalité de l’œuvre.

Newell résume: « When the dancer is employed as an executant, the knowledge base, or creative source, of the work is centered in the choreographer’s body; when the dancer is employed as an interpreter, it is shared or negociated between the bodies of the choreographer and dancer, and, when the dancer is employed as a participant, it is centered in the dancer’s body. » J’ai fait cette lecture cet été et elle m’a permis de comprendre que le mot interprète ne donne pas à voir l’entièreté et la complexité de mon rôle de danseuse dans un contexte comme Là où je vis, ce que j’ai voulu exprimer à Danièle.

Lors de nos discussions, j’ai pu comprendre la complexité pour une compagnie d’avoir à négocier un plan de communication efficace pour vendre un objet abstrait (une oeuvre de danse contemporaine) dans un environnement en perpétuelle mutation (changement de distribution, plusieurs diffuseurs, marchés locaux et internationaux, plate-forme de communications diverses, revendication de danseurs comme moi, etc.). En communication, on va souvent vers un message épuré pour que l’information soit claire et compréhensible. Alors, comment expliquer en peu de mots que les danseurs de la distribution originale, qui ont participé de manière active à la création, ne seront pas sur scène cette saison, mais qu’ils sont remplacés par d’autres qui portent la pièce de manière toute personnelle, sans que soit compromise l’intégrité de l’œuvre? Méchant défi.

Danièle et moi avons tenté de trouver une nomenclature qui respecte à la fois ses besoins (nommer les personnes qui seront sur scène et ne pas donner l’impression d’une sous-distribution), ceux des diffuseurs (donner une information claire et concise au public) et ceux des danseurs (rendre aux danseurs de la création, leur part de reconnaissance et nommer ceux qui seront sur scène). Vous pouvez lire le résultat de notre discussion dans le dernier communiqué de presse du Carré des lombes et sur le site web de La Rotonde.


En terminant, je vous encourage à lire le mémoire de Pamela Newell, car son étude sur les rôles du danseur permet de discuter de points autrement plus litigieux, comme le droit de reprise, la notion de droits intellectuels sur une œuvre, l’idée de prise de pouvoir par le danseur, l’influence de ce pouvoir sur les relations entre le chorégraphe et le danseur. Je vous laisse avec cette dernière citation de Pamela sur laquelle je médite :

The way choreographers view the dancers’ bodies – whether as objects or subjects – will affect the dancers’ access to internal knowledge, to somatic autority and to critical questioning. The level of dancer subjectivity in a creative process – whether suppressed, negociated, employed or implicit – will influence the dancer’s sense of agency and self-determination.

En vrac

  • Changement de distribution : On n’aura pas le plaisir de voir Catherine Lalonde dans Jamais!, ni Clara Furey dans Cloak cette saison à l’Agora de la danse. Dommage.
  • On m’a dit que le Facebook de la Cinquième Salle indique le nom des artistes qui apparaitront dans leurs spectacles. Pour le site, ça s’en vient… Merci!
  • Le visage 2010-2011 de la Rotonde, Pierre-Marc Ouellette présente sa première œuvre solo à Tangente, les 10 et 11 septembre à 20h. Aussi sur scène, les danseurs-chorégraphes Dany Desjardins et Manuel Roque.
  • Stéphanie Brody ouvre son article « Premières créations et vedettes internationales » dans La Presse de samedi 4 septembre par un « Focus danseurs ». À lire avec un bon café ce week-end.
  • On note la diligence de Catherine Lalonde qui nomme et identifie tous les danseurs dans ses articles rédigés pour Le Devoir. Une autre précieuse alliée!
  • Certains m’ont posé la question: oui, les danseurs sur les photos que j’utilise sont toujours identifiés. Il faut simplement mettre votre curseur sur la photo.

5 réflexions sur “« Interprète », c’est tellement dépassé!

  1. Stéphanie Brody dit :

    Merci pour ce billet! Quand j’écris un article, je me butte toujours au choix du mot pour vous désigner. Question de style, on ne veut pas se répéter, mais je sais pertinemment que danseur, interprète et créateur ne sont pas synomymes. Et ça me taraude tout le temps. J’aime voir la perception des différents choréraphes aussi. ça en dit beaucoup.

  2. Sophie Michaud dit :

    Chère Catherine,

    Je jubile ! Le verbe est peut-être fort, mais j’ose l’employer pour décrire ce que je ressens en parcourant ton dernier billet. Tu ne seras sans doute pas très étonnée de me savoir heureuse que tu aies pris le temps de disséquer le mot « interprète » comme je l’ai fait il y a plusieurs années pour le mot « répétiteur »… Ah ce cher dictionnaire, comme il peut se faire un allié précieux dans une première tentative pour dépoussiérer le « désuet » et calmer ce qui irrite !!! Ma désolante découverte de la définition du mot « répétiteur » a suscité chez moi une profonde réflexion m’ayant permis, quelques cheveux blancs plus tard, de déposer un mémoire qui traite la réalité plurielle de celui « qui fait répéter ». C ‘était en 1996 et, en 2008, lors de la rédaction de la Charte des compétences des directrices/directeurs des répétitions, c’est avec délectation que je me suis trouvé en compagnie de collègues qui d’un commun accord ont voulu re-baptiser notre profession. Suis-je satisfaite par cette nouvelle appellation ? Peut-être pas totalement. Il est franchement difficile d’exiger d’un simple mot qu’il dépeigne un ensemble de responsabilités et de tâches qui varient selon le contexte de travail. Pour ma part, j’aime que le terme qui désigne ma participation à un processus reflète clairement mon engagement artistique dans la création de l’œuvre. Ainsi, le crédit qui m’est alloué varie selon la production. Sincèrement, cette préoccupation donne lieu à de bonnes discussions qui me permettent de croire que les choses évoluent dans notre beau milieu.

    Solidairement, Sophie

    • Oui, je serais heureuse de connaître les diverses appellations qui plaisent aux danseurs: « créé en collaboration avec », « avec la précieuse participation de  » (bien que plusieurs m’ont dit détester le mot précieuse) co-auteurs, co-créateurs, interprètes-créateurs, participants, etc.
      Pour ma part, tant qu’à voir interprète tout court, je préfère encore mieux les expressions neutres « danseur » ou le très simple « sur scène ». Ainsi, si l’on ne m’accorde pas crédit de création, on ne me ramène pas non plus à un rôle passif et de peu d’envergure.

  3. Jamie Wright dit :

    J’ai vérifié un programme du spectacle de Gravelworks de Frédérick Gravel/GravelArtGroup dans lequel j’ai dansé au mois d’avril 2010. Le cast a changé depuis la première est cela a été mentionné en plus des artistes qui se trouvaient sur scène.

    créé et performé par: noms
    performeurs à la première: noms
    (traduit de l’anglais)

    En plus, on remercie et nomme les artistes qui ont fait partie de la création qui ne se trouvent plus dans la distribution.

    J’aime beaucoup le mot « performeur ». Il précise qu’on est sur scène, et il couvre toutes les domaines, ie. danseur, acteur, acrobat, chanteur.

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