Springboard, la suite

Springboard me laisse chaque année un goût doux-amer dans la bouche. La générosité et le débordement d’enthousiasme des danseurs que j’y rencontre me touche réellement. Leur magnifiques qualités artistiques me ravissent et j’y fait des rencontres inspirantes. Cependant, l’événement, de par sa nature et à cause des objectifs qu’il poursuit, soulève selon moi des questions que j’aimerais partager avec vous. Cette deuxième partie ne sera donc pas une réflexion critique sur l’existence de Springboard (qui trouve sa légitimité première dans le bonheur et l’expérience qu’il apporte aux danseurs), mais plutôt une réflexion sur notre milieu de danse, en utilisant ce stage comme point de départ.

Montréal : un El Dorado pour danseurs

Sortir d’une école de danse, c’est s’ouvrir sur le monde m’a dit un jour un collègue. Le danseur qui sort de l’école a le monde entier à ses pieds, à la différence des acteurs qui doivent maîtriser la langue et même l’accent d’ailleurs s’ils veulent avoir des chances d’y travailler. Cette barrière de la langue n’existant pas (ou si peu) en danse, les danseurs sont libres de se déplacer très facilement. Depuis que j’ai commencé ma carrière, Montréal a toujours été un genre d’El Dorado pour les danseurs de partout sur la planète. Beaucoup de français, d’américains et de canadiens sont venus s’établir ici et ont fait profiter notre milieu de leur vivacité créatrice. Une des raisons de cet attrait est que de nombreuses compagnies subventionnées sont en mesure d’offrir du travail à des centaines de danseurs.

En effet, le Québec reconnaît l’impact des retombées économiques des manifestations culturelles sur son territoire, croit essentiel de supporter ses artistes et pense que les arts et la culture permettent de se développer socialement. Le Québec finance relativement bien les arts et la culture et malgré qu’on se plaigne de sous-financement, par rapport à l’Europe notamment, force est de constater qu’en d’autres lieux d’Amérique du Nord, la situation est beaucoup moins reluisante. Aucune autre province canadienne n’offre autant de soutien à ses artistes que le Québec, et si on regarde les États-Unis, la comparaison devient carrément grotesque.

Que les danseurs de partout décident de venir s’établir ici témoigne de la vitalité de notre société qui attire des êtres libres et imaginatifs. Cependant, chaque année, le bassin de danseurs s’agrandit alors que le financement plafonne et on pourrait presque dire que le Conseil des arts et des lettres du Québec finance indirectement la danse contemporaine des autres provinces canadiennes et de certaines villes américaines comme New-York.

Pourtant, je m’en fais pour mon milieu, pour mes collègues, pour les nouvelles générations de danseurs que nous venons de former et que nous sommes entrain de former. Springboard, qui rassemble annuellement dans un même espace-temps, 70 danseurs extraordinaires, est un véritable cadeau pour les chorégraphes. Mais pour les danseurs établis à Montréal qui passent déjà goutte à goutte dans un entonnoir minuscule, c’est moins rigolo. Que faire pour éviter d’écrémer toujours plus notre milieu? Car je refuse de dire que nous avons trop d’artistes, que nous formons trop de danseurs. Je refuse de renforcer la loi du plus fort – déjà naturellement présente. Je préfère imaginer des manière de mieux soutenir une diversité de danseurs afin qu’ils puissent communiquer leur vision du monde le plus longtemps possible.

Si l’on souhaite que de nouveaux danseurs s’établissent à Montréal chaque année, il est impératif d’organiser leur accueil (information sur le RQD, sur l’UDA, sur la CSST, cours de français, etc) et de développer le milieu (continuer à supporter financièrement les compagnies existantes, en financer de nouvelles, encourager les projets initiés par les interprètes, développer des initiatives pour améliorer leur filet social, etc) afin que tous puissent continuer à rêver d’y gagner leur vie et ne soient pas précipités dans un goulot d’étranglement. Car la pression déjà forte, est entrain de devenir littéralement insupportable pour les 350 professionnels spécialisés en danse contemporaine qui regardent chaque année Springboard d’un oeil inquiet.

Produire des danseurs pour répondre aux exigences du marché

L’autre question que ce stage soulève est celle de la formation de nos artistes. Car selon la rumeur, les danseurs canadiens, particulièrement les danseurs montréalais, ne sont pas assez forts (voulant dire « pas assez fort au niveau technique ») pour participer à Springboard, ce qui explique leur faible présence à ce stage (environ 25 % des participants sont canadiens et seulement 7% sont montréalais) Si nous croyons essentiel que les danseurs formés ici deviennent « plus forts », modifions nos programmes locaux pour qu’ils deviennent de véritables athlètes olympiques. Car les danseurs sélectionnés pour participer à Springboard viennent principalement d’école de type « conservatoires » (quoi que cette année, j’ai été à même de constater une plus grande diversité de corps qu’auparavant). Isabelle Ginot et Isabelle Launay expliquent : « Le modèle ou la culture du conservatoire irrigue majoritairement l’enseignement professionnel en danse contemporaine. Sa philosophie spontanée repose sur l’idéologie compétitive du corps instrument (…) et le retour en force du ballet classique comme sésame du métier (…) »[1]

Or, on peut les critiquer, mais si nos programmes sont bâtis comme ils le sont, c’est que ceux qui les ont pensés croient que non-seulement la technique doit être valorisée chez le danseur, mais également l’introspection, la réflexion et l’individualité. Sommes-nous entrain de rejeter ces valeurs et faire peser sur les danseurs toujours plus d’obligation de perfection? Les attentes des chorégraphes montréalais face aux danseurs ont-elles tellement changé depuis les 10 dernières années? À cet effet, Ginot et Launay nous font cette mise en garde: « L’impératif d’efficacité et la raison du système qui promeut une telle idée du métier de danseur est de répondre au besoin du marché chorégraphique. Est-il encore nécessaire de rappeler que la danse contemporaine, en tant qu’elle est plus un art qu’une « compagnie d’assurance contre l’ennui » (ainsi Offenbach définissait son travail de producteur d’opérettes), peut porter en elle une dimension critique des normes qui façonnent les représentations culturelles des corps et qu’elle tente d’inventer un geste autre?» [2]

Ces danseurs sont peut-être « moins forts techniquement », mais ils participent par leur diversité de corps (qui les mènera forcément à créer ou à participer à la création de langages chorégraphiques spécifiques et originaux), par leur créativité, leur émancipation, leurs initiatives, leurs discours, à poursuivre la consolidation et le développement d’un milieu de la danse fort et adéquatement subventionné. Ce qui permettra à des danseurs « plus forts » de venir vivre de leur art ici…

Ces artistes d’ici et d’aujourd’hui, qui ont de la gueule même s’ils sont un peu « tout croches », ressemblent aux Ginette Laurin (photo de gauche), Édouard Lock (photo ci-dessous), Louise Lecavalier (idem) et Marie Chouinard des années 80. Si ces derniers avaient été eux-mêmes de purs produits de conservatoires, s’ils avaient engagés des danseurs sortant de ces mêmes conservatoires pour leurs premières oeuvres, auraient-ils connu un succès aussi tonitruant et contribué à bâtir un milieu aussi effervescent?

Danser au Québec

On peut difficilement nier que par sa simple présence, Springboard, 100 % anglophone, menace notre fragile écosystème francophone. Bien que le milieu culturel ait toujours été très proche de la cause nationaliste et de revendications politiques chères au Québec, notre communauté, plutôt hétérogène dû au fait qu’elle n’a aucune difficulté à transgresser les barrières de la langue, a toujours beaucoup de mal à discuter calmement de la question du français. Il est très fréquent pour les danseurs francophones de devoir s’exprimer en anglais dans les studios, car certains de leurs collègues ne maîtrisent pas cette langue. J’ai d’ailleurs ironiquement appris à parler l’anglais en exerçant mon métier de danseuse à… Montréal. L’anglais l’emporte régulièrement sur le français, même dans un groupe majoritairement francophone. À part Ginette Laurin, je ne connais aucun chorégraphe qui insiste sur l’utilisation du français dans son studio.

C’est d’ailleurs une des raisons qui explique la difficulté de l’engagement collectif des danseurs. Étant donné qu’ils viennent de partout et ne parlent pas toujours français, il leur est souvent difficile de se sentir interpellés par une communauté qui discute de ses enjeux principalement dans cette langue. Voilà des années que certains d’entre nous répétons au RQD qu’il est essentiel de faire traduire toutes leurs communications. Tant que cela ne sera pas fait, la communauté et le RQD devront mettre un bémol aux critiques qu’ils pourront vouloir adresser aux danseurs.

Comment devenir artiste

Springboard a été créé pour aider les danseurs qui vivaient de l’angoisse à l’approche de la transition vers le monde professionnel : “I was a third-year advisor at Juilliard,” dit Alexandra Wells en entrevue à Kendra Harod, “and I kept hearing from my students : Where do I go after this? ” Certes, un monde extrêmement compétitif attend les danseurs qui sortent « d’écoles supérieures [qui] forment la chair des auditions de quelques compagnies qui tournent » (B. Charmatz). Si j’en crois mon expérience, la difficulté d’adaptation est moins grande pour les danseurs purement autodidactes, c’est-à-dire qui ont appris dans de petites écoles, puis « sur le tas » en prenant ci et là des classes et des stages, se construisant eux-mêmes leur programme de formation.

En regardant Springboard, je me demande si l’on ne prive pas les nouveaux professionnels de faire eux-mêmes, enfin, leur chemin dans le vaste monde de la danse. Bref, maternons-nous les danseurs, les infantilise-t-on, les faisant passer de l’école à la compagnie sans jamais leur lâcher la main? Encore trop souvent quand j’enseigne, j’ai la surprise de voir des danseurs me demander en se tortillant s’ils peuvent sortir quelques secondes du studio pour aller boire de l’eau ou se rendre aux toilettes. Les outils de transitions offerts aux danseurs qui amorcent leur carrière sont-ils adéquats et leur permettent-ils, dans la mesure du possible, de se sentir adultes, libres et affirmés? Ou mettons-nous en place, sans le savoir, un système qui les rend obéissants, soumis, malléables et masochistes? Springboard nous offre l’intéressante opportunité de réfléchir à ces questions.


[1] L’école, une fabrique d’anticorps?, in Art Press « médium : danse », numéro 23, 2002.

[2] Idem

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Une réflexion sur “Springboard, la suite

  1. Mélissandre Tremblay-Bourassa dit :

    Réflexion très intéressante. Je partage ton opinion sur plusieurs aspects. J’ai participé à Springboard 2003, juste à la sortie du JBQ. Rencontre hautement stimulante. L’histoire de la haute présence américaine me dérange aussi, pcq nous quand on va auditionner à l’étranger, on se heurte à des quotas pour non-résidents, etc. Pourquoi chez nous tout le monde est bienvenu, parfois au détriment des Québécois? Parler anglais parce que 1 personne sur les 10 du groupe ne parle pas français, ça me dérange aussi. Materne-t-on trop les danseurs? Moi je ne pense pas. École ou pas, c’est dur de faire ss place, de trouver sa place. Un coup de main, des contatcs, des conseils, à ce moment c’est tellement précieux. Il restera tellement à apprendre de toute façon, trouver la job ce n’est que le début.Finalement, est-ce que les écoles forment des être matures et libres de penser ou des exécutants? Hum… Où j’étais, il y avait les élèves préférés, qui avaientle droit d’interpréter (voire déformer) les chorégraphies, et les autres il fallait copier cette interprétation, bouger comme une telle, danser comme un autre. Moi, je n’avais pas de longues jambes, donc je ne faisais pas partie des chouchous, donc paf l’individualité. Certes, j’ai appris qu’on n’a pas tout cuit dans le bec… sans savoir assumer qui j’étais pour autant.

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