Deux solitudes, le danseur (salarié?) et le RQD

En visitant les sites des compagnies embauchant sur de longues périodes leurs danseurs (Lalala Human Steps, BJM Danse, Les Grands Ballets Canadiens, la compagnie Marie Chouinard, O Vertigo, Cas Public et Montréal Danse), j’ai pu recenser 83 danseurs salariés travaillant à Montréal (il y en a probablement 90, mais il est impossible de connaître les noms des danseurs à l’emploi de La La La Human Steps)

J’ai fait cette constatation : Sur les 83 danseurs salariés, seulement 24 danseurs (29 %) sont membres du Regroupement québécois de la danse. Par compagnie cela donne:

–         BJM Danse : 0 sur 12

–         Les Grands Ballets Canadiens : 0 sur 32

–         Compagnie Marie Chouinard : 8 sur 13

–         O Vertigo : 7 sur 10

–         Cas Public : 4 sur 7

–         Montréal Danse : 5 sur 7

Vous conviendrez que l’absence de membres RQD chez les danseurs de BJM et des GBC est particulièrement frappante. Mais est-elle étonnante même si BJM Danse et les GBC sont  des membres influents de notre association? Car bien que 309 membres du RQD sur plus de 500 sont des interprètes (62 %!), le faible taux d’adhésion des danseurs salariés souligne la difficulté que nous avons comme danseurs (tant pigistes que salariés) à nous sentir concernés par notre vie associative. Surtout, cela confirme selon moi l’affirmation voulant que les danseurs ne sont membres du RQD que pour bénéficier de l’avantageux Programme de remboursement de l’entraînement, qui accorde à chaque membre jusqu’à 600 $ par année pour son entraînement. De leur côté, les danseurs salariés bénéficient pour la plupart d’un entraînement intégré à leur journée de travail ou d’un budget d’entraînement fourni par la compagnie qui les embauche. Donc, pas besoin d’adhérer au RQD.

Nous pourrions peut-être aussi tirer la conclusion que les danseurs d’O Vertigo, de la compagnie Marie Chouinard, de Montréal Danse et de Cas Public qui sont membres du RQD, le sont précisément parce qu’ils croient à l’importance d’une vie associative forte et enrichie par la parole des danseurs. Cela est encourageant!

Nous sommes donc 62 % de danseurs dans le bassin des membres du RQD. Si tous les danseurs salariés nous rejoignaient, notre poids associatif augmenterait passant à environ 66 %. Mais notre poids augmenterait-il vraiment? Probablement pas étant donné que nous sommes encore très peu à prendre parole dans les événements organisés par notre communauté.

À titre d’exemple, lors des Seconds états généraux de la danse professionnelle au Québec, 17 % des interprètes étaient présents contre 99 % des compagnies. Dans les discussions organisées par Norman Marcy et ses collègues lors de l’événement  Recommandation 63 , les danseurs étaient également quasi absents alors que les sujets qui y étaient abordés les concernaient (comme la place du danseur et la reconnaissance de sa contribution à la création d’une oeuvre ou sa reconnaissance médiatique). On m’a dit que dans l’assistance, quelques danseurs ont quand même pris la parole avec fougue et assurance, comme Ivana Milicevic (« flamboyante, pédagogue dynamique et efficace » selon Fabienne Cabado, ayant travaillé avec entre autres Daniel Léveillée et Fred Gravel – oui, c’est la fille sur la photo…) et une des interprètes-créatrices les plus en demande à Montréal, Jamie Wright. Merci à toutes les deux de nous avoir si bien représentés.

Mais revenons à nos résultats de tout à l’heure. Ma première réaction a été de penser qu’il serait peut-être intéressant de rendre obligatoire et automatique l’adhésion au RQD, comme le sont les assurances ou la cotisation CRTD pour les danseurs salariés. Tout en leur laissant la possibilité de résilier leur adhésion personnellement s’ils le désirent. Cela contribuerait probablement à augmenter le membershiop au sein de BJM et des GBC. Cependant, il y a fort à parier que cela ne changerait pas la force de la voix commune des danseurs au sein du RQD. Bien que nous soyons 62 % de danseurs au RQD, ce ne sont pas 62 % des dossiers qui concernent directement les danseurs (Sinon, le RQD défendrait probablement ardemment le gros dossier de la lente syndicalisation des danseurs…) Nous pourrions pourtant le demander en toute logique, mais cela ne sera possible tant que nous serons 17 % dans les réunions associatives. Tant que nous serons sous représentés dans les comités et les assemblées, nous pourrons réclamer, mais point exiger. Et encore, nous aurions du culot.

Je croyais au départ que ce texte parlerait de la difficulté qu’a le RQD à faire passer le message auprès des danseurs de grandes (et moins grandes) compagnies. Mais je reviens à ceci : bien que le Regroupement essaie de nous tendre les bras, l’invitation à la vie associative semble passer très difficilement chez les danseurs, qu’ils soient salariés ou pigistes. Pour améliorer notre participation générale, il faut d’abord comprendre ce qui nous freine (en nous et à l’extérieur)

Ce qui mènera sur ce blogue (je l’espère!) à bien d’autres textes, idées, suggestions, opinions et commentaires de la part de toute la communauté et des 368 danseurs que maintenant je connais!

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7 réflexions sur “Deux solitudes, le danseur (salarié?) et le RQD

  1. Parce que j’y travaille depuis cinq ans, on pourrait dire que je suis loin d’être neutre dans l’affaire…
    Et c’est vrai!
    Parce qu’avant même d’être employée au RQD, je détenais une carte de membre à titre d’« interprète individuelle professionnelle », une adhésion que je renouvelle au RQD depuis 2002. Une façon pour moi de me rappeler que j’avais besoin du RQD avant que je n’y travaille, et que le jour où je n’y serai plus, je continuerai à appuyer la mission de l’association. Et c’est un peu ce que je déplore quand je me rends compte que le RQD attire les interprètes avant tout pour profiter de ses services (et notamment de son fameux Programme de soutien à l’entraînement). Bien sûr, un tel Programme est hautement nécessaire et peut faire la différence sur un maigre budget! Mais ce que je ressens et ce que je souhaiterais voir plus largement partagé est un intérêt pour la CAUSE en tant que telle : défendre et promouvoir la danse! Si on est membre d’Équiterre, de Greenpeace, d’Amnistie internationale, ou que sais-je encore, pourquoi ne pas penser qu’une adhésion au RQD est un geste en soi politique, expressif, qui témoigne d’un certain nombre de valeurs, dont celle de croire en la présence essentielle et questionnante des artistes professionnels dans la société? Qu’on soit salarié ou pigiste, il me semble que cette valeur ne devrait pas être sujette à variations…

    • La seule différence entre Amnistie, Greenpeace, Équiterre d’un côté et le RQD de l’autre, c’est qu’on adhère au RQD parce qu’il représente des intérêts qui sont plus personnels qu’universels. Je ne crois pas comme danseur qu’on doit être membre juste parce qu’on veut défendre et promouvoir la danse, mais parce qu’on souhaite participer à la structuration d’un milieu pour que les intérêts de tous soient représentés de manière juste. C’est ce que je reproche au discours du RQD justement: tenter de nous convaincre de l’importance de « l’engagement » alors que spécifiquement comme danseurs, on a de la difficulté à discerner quels sont les dossiers défendus qui nous concernent directement. La « cause », elle prend le bord quand on n’arrive pas à payer son loyer.

      • Question sans réponse:
        Ne serait-ce pas un des problèmes de nos « démocraties » actuelles que les gens n’arrivent justement plus à faire le lien entre leurs intérêts individuels et les intérêts collectifs?

  2. Pour défendre des intérêts collectifs, encore faut-il avoir l’impression de faire partie de cette collectivité. Et c’est très difficile de sentir qu’on en fait partie quand encore très régulièrement on est même pas nommé par nos pairs (voir tous les prix citrons récemment accordés). Ce manque de reconnaissance flagrant est selon moi une des cause du désengagement des danseurs. Défendre les intérêts collectifs, je veux bien, mais cela voudrait dire pour les compagnies, les chorégraphes et le RQD, mettre à l’avant plan les intérêts de leurs collègues les plus vulnérables: les danseurs. Je ne sens pas cette volonté et c’est pour ça que je lève la voix: parce qu’il faut bien que quelqu’un commence à prendre soin de nous, les interprètes.

  3. Hugo dit :

    Ce ne sera pas de cette génération….s’il faut convaincre les gens de s’engager…surtout des gens adultes, fin trentaine…c perdu d’avance les amis.

    Il faut tout simplement continuer a danser…mais pas autour du pot.

    • Je suis une optimiste réaliste, Hugo. Je ne crois pas que ce soit « perdu d’avance ». Le changement de cap de Danse Danse aujourd’hui m’en convainc, quoi que tu en penses.

  4. Dominic dit :

    Catherine,

    J’aimerais retranscrire ici comme commentaire personnel une observation de Pierre-Emmanuel Sorignet que j’ai trouvée en faisant la lecture de son ouvrage colossal sur le métier de danseur en France : « Danser, enquête dans les coulisses d’une vocation ». À la page 125 du livre on peut lire :

    « Si le métier de danseur suppose un engagement individuel de tous les instants, les mobilisations et les organisations collectives sont relativement absentes du quotidien des danseurs. En effet, contrairement aux musiciens ou aux comédiens, les danseurs n’ont pas de réelles tradition syndicale. Aujourd’hui, lorsqu’ils se syndiquent, les danseurs permanents [en France] rejoignent les syndicats de musiciens […]. Comment expliquer cette absence d’organisation représentative capable de relayer des revendications collectives sur les conditions de travail? Des travaux ont montré que les professions numériquement dominées par les femmes sont traditionnellement les moins organisées collectivement pour la défense de leurs positions professionnelles. Les explications « structurelles » révèlent le moindre engagement militant des femmes par l’inégalité de distribution entre les sexes d’un certain nombre de ressources sociales, comme le plus faible niveau scolaire ou la plus faible politisation des femmes. De plus, la brièveté de la carrière, les dispositions à la docilité développées au cours de la période d’apprentissage, ainsi que la mobilité professionnelle et géographique des danseurs sont des facteurs pénalisants pour la propension à la mobilisation collective. Enfin, le caractère vocationnel d’un métier qui se décline sous un mode singulier ne prédispose pas à penser un individu collectif, y compris lorsque la conscience de situation d’exploitation apparaît. »

    Éloquent, c’est ce que je me suis dit lorsque j’ai lu ce passage pour la première fois. Je le relis à nouveau aujourd’hui et j’ose croire qu’il fait sens par rapport à ton billet.

    J’aimerais que tous les danseurs ait ce culot dont tu parles pour se mobiliser et exiger de meilleurs conditions de pratique et la reconnaissance qui leur revient. C’est à vous, individuellement et collectivement comme danseur, de prendre votre place et de faire entendre votre parole. Je ne peux que vous y encourager, car vous l’avez ce pouvoir de faire changer les choses.

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