Nuances sur le silence

Sortant de son anonymat, Robert Meilleur, excellent danseur chez O Vertigo, reconnu pour sa fluidité quasi féline (vous remarquerez certainement cet homme charismatique et longiligne si vous allez voir Onde de Choc) m’a écrit au sujet de l’article C’est difficile à dire de l’intérieur (le contenu de nos échanges est reproduit dans les commentaires). Dans sa réponse, un des points qu’il a soulevé m’a frappé : Exprimer trop rapidement son opinion sur une œuvre en création empêche souvent la naissance de ce qui est en devenir, de ce qui est encore fragile.

C’est à ce genre de réflexion que l’on reconnaît la qualité et la sensibilité d’un danseur d’expérience, car il sait reconnaître quand le silence est nécessaire à l’incubation de l’idée, de l’image. C’est l’équivalent de laisser quelqu’un trouver le mot qu’il cherche. Il l’a sur le bout de la langue et il est impératif de ne pas bousculer la concentration qui lui permettra de le trouver.

Plus important encore, il s’agit de laisser à l’autre, le temps de s’exprimer. Sans croire qu’on a la solution, sans se targuer d’avoir compris avant lui. L’acte de création est délicat, trouble et exige des chorégraphes qui s’y commettent un grand état de vulnérabilité. Non pas à chaque minute de la répétition, mais parfois, lors de certains moments qui se cristallisent. On m’a dit que pour Jean-Pierre Perreault, cela se passait souvent à la toute fin de la répétition, après 4 ou 5h de travail. Le moment devient sacré et le simple bruit d’une porte qui s’ouvre peut faire perdre le fil.

Les danseurs ont cette extraordinaire capacité à écouter le non-dit du chorégraphe, à supporter son acte de création, cet acte de courage. Parfois, soudainement, entourant le chorégraphe qui cherche, le groupe de danseurs s’active en silence. Répétant chaque bribe de mouvement jusqu’à en saisir le sens, la portée. Poussant un peu plus loin l’esquisse d’un pas pour suggérer une direction. Ajoutant une forme, modifiant la direction du tronc ou de la tête, car pressentant que l’image sera plus délicate ou pimentée ainsi. Puis, dépendant de la réaction physique du chorégraphe, il essaiera autre chose, ou poussera plus loin l’idée première. Il se passe à l’occasion de longues minutes sans qu’un mot soit prononcé. Un observateur non-initié serait probablement soufflé d’observer ce dialogue muet. Dialogue pourtant réel, mais qui se passe entre ceux qui parlent avec leurs corps et qui se comprennent parfois sans avoir besoin d’ouvrir la bouche.

Est-ce pour ces raisons que le silence des danseurs est si profond, si présent, presque monastique? Cet état d’être qu’ils savent si bien cultiver n’est pas sans valeur dans notre productive société. Je remercie Robert de me le rappeler. Toutefois, ce silence ne devient un atout et un formidable outil que lorsqu’il est employé au bon endroit et au bon moment. La vigilance s’impose : cette force acquise par le danseur-interprète ne doit pas envahir toutes les sphères de sa vie, l’empêcher de verbaliser ses besoins et d’établir ses frontières.

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4 réflexions sur “Nuances sur le silence

  1. Caroline Gravel dit :

    Le silence comme outil et non pas comme condition. C’est excellent. Merci Catherine.

  2. Robert Meilleur dit :

    On s’entend que le mot nuances est très important.
    D’accord pour la vigilance.
    Merci pour le rappel.

  3. Maud Simoneau dit :

    Catherine, à propos de ton texte Nuance sur le silence:

    Je suis tout à fait d’accord avec toi à ce propos et c’est vrai que le danseur et surtout le salarié je crois, impose tout ce silence dans tous les aspects de sa vie pour soi-disant garder sa concentration, pour donner de son âme…. Cette façon (que tu as si bien décrite avec des mots très justes) nihiliste de vivre du danseur, qui est pourtant un individu vivant en société, doit comprendre pourquoi il s’engage à quelque part…

    Je trouve que l’on devrait essayer d’en parler plus comme tu le fais et que peut-être qu’un jour le chorégraphe cesserait de se croire le sculpteur de ces corps si animés et tellement engagés devant lui… La danse est impérativement comprise comme une réelle forme d’expression ou de langage, lorsque les danseurs restent à l’écoute d’eux même à travers ce silence et non juste totalement dédiés aux chorégaphes!

    Je ne sais pas… je n’écris pas si facilement, ma syntaxe est mauvaise et je me sens souvent maladroite quand j’écris et quand je parle aux autres, mais je sais qu’il y a des lacunes de communication en danse (entre chorégraphes et danseurs, il y a souvent un manque de psychologie), comme dans toute relation mal entretenue.

    Et c’est tant mieux que l’on commence à mettre ces sujets sur la table. Moi-même et d’autres avec qui j’en ai déjà parlé, ont trop gardé le silence dans trop d’aspects de leur vie pour le dédiement aux chorégraphes.
    La danse… comme Risa Steinberg l’a souvent dit, c’est un art auquel il faut être dédié.
    Mais à quel point?

    Tu as très bien parlé de ces limites d’ailleurs… Ça m’interpelle beaucoup! Merci pour ton blogue Catherine!

    • L’essentiel je crois est de ne pas rendre les chorégraphes responsables de nos situations difficiles. Une relation se joue à deux, ne le perdons pas de vue. Commençons d’abord par écrire, par discuter – en nous gardant de patauger dans des récriminations stériles – pour comprendre de quoi sont faits notre mutisme et notre inaction. Puis traçons le portrait d’un monde (de la danse) idéal: que voulons-nous d’autre, qu’espérons nous de différent? Concrètement.

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