C’est à mon tour

Je m’appelle Catherine Viau, je suis danseuse contemporaine à Montréal depuis 1995, mais également enseignante, improvisatrice, co-créatrice, rédactrice, correctrice, directrice artistique du stage TransFormation, membre du CA de David Pressault Danse et activiste à mes heures (mettons, 20 sur 24). Au cours de mon parcours dans le milieu de la danse, j’ai milité pour l’amélioration des conditions des danseurs et réfléchi pas mal sur le sujet. J’ai entre autre fait partie de la première équipe de danseurs (avec entre autre Parise Mongrain, Ken Roy, Sylviane Martineau et Liza Kovacs) qui a rédigé les articles et les définitions qui composent la plupart des ententes collectives que certains chorégraphes / producteurs ont avec l’UDA.

L’art de la danse est extraordinaire, l’art du mouvement m’exalte, m’emballe et m’excite. Quand je vais voir un spectacle, je suis émerveillée devant les prouesses et la magnifique sensibilité de mes collègues. Je travaille avec des chorégraphes inventifs et vibrants, des compositeurs, répétiteurs, éclairagistes, scénographes, concepteurs de costumes maîtres en leur domaine. J’aime fabriquer la danse, j’aime danser.

J’aime moins mon milieu. La politique (grande et petite), les diffuseurs, les journalistes, les producteurs, les financiers (publics et privés) qui me considèrent comme du menu fretin. Quoi qu’ils en disent, je ne suis qu’un pion sur l’échiquier, qu’une variable dans l’équation. Je suis consommable, jetable, invisible, anonyme. Quoi qu’ils disent m’admirer et me respecter, ils ne me nomment pas dans leurs publicités, ni dans leurs articles, ils ne mettent pas mon nom quand j’apparais sur une photo, ils oublient les serviettes dans les loges, ils refusent de s’engager quand vient le temps de soutenir mes revendications et celles de mes collègues, alors qu’ils se mobilisent pour celles des chorégraphes et des compagnies.

On me dira : Catherine, tous ces gens, financiers, représentants culturels, producteurs, diffuseurs, journalistes sont des gens qui par leurs actions supportent tes employeurs et de là, la capacité de ces derniers à te donner du travail. Juste. Mais je vous répondrai : rien n’oblige mon employeur à me garder la saison prochaine. Même pas le fait que j’aie contribué à créer la pièce, en improvisant, en créant un duo par ci, un solo par là, en apportant mon savoir faire, mon savoir être, mon expérience acquise au coût de plusieurs stages, contrats préalables, réflexions. Quand je quitte la compagnie avec laquelle j’ai travaillé pendant des années, que ce soit parce que je le désire ou parce que mon employeur le désire, je ne reste avec rien. RIEN. La pièce ne m’appartient pas. Les contacts avec les diffuseurs, les salles, les financiers ne m’appartiennent pas. Même les photos de mon corps dansant ne m’appartiennent pas. Je crée, mais rien ne me reste.

Vous voulez que je vous montre mon CV, cette enfilade de titres et de noms de créateurs? À quoi il sert ce CV quand je sors du milieu de la danse? Rien ne reste aux danseurs. Ni les œuvres auxquelles ils contribuent, ni leurs 10, 15, 25 ans d’expérience qui n’a pas de résonnance à l’extérieur de leur milieu, qui ne leur ouvre aucune porte et leur donne accès à très peu de ressources. Alors permettez-moi d’apporter un bémol à votre objection de tout à l’heure.

Tout au long de votre lecture, si vous décidez de m’accompagner dans ce blog, gardez en tête que je souhaite dénoncer certaines façons de faire, plutôt que les gens responsables de ces façons de faire. Je ne frappe, ni ne crie, ni ne me fâche contre des individus, mais plutôt contre certains actes, gestes, paroles, habitudes qui minent notre milieu et empêchent une réelle reconnaissance de mon travail et de celui de mes collègues. Pour que le mouvement naisse, pour que la transformation se fasse, il faut parfois cesser de comprendre, de respecter les points de vue qui diffèrent du nôtre et crier : C’EST À MON TOUR!

C’est pourquoi je lance ce blogue, pour mettre un terme au navrant silence des danseurs. J’espère que bon nombre d’entre vous auront envie de suivre le mouvement, me lire, nous lire (je compte rassembler une belle gagne de danseurs qui en ont long à dire comme moi et leur donner la parole ici) et prendre part activement à l’avancement d’une communauté qui semble croire qu’elle peut agir sans nous la plupart du temps. Malheureusement.

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5 réflexions sur “C’est à mon tour

  1. qbert72 dit :

    OK, je te suis!

  2. Belle initiative Catherine!

  3. Deligny Stéphane dit :

    Je suis toujours fier de toi pour ces initiatives au combien inspirantes et engagées qui questionnent et permettent de transcender très certainement la peur que j’ai et qu’ont les danseurs de ne pas être appréciés dans leur milieu…Effectivement, le but n’est pas de crucifier personne mais simplement de développer des outils pour ouvrir la conscience…Je suis partant moi aussi pour te supporter dans cette tâche…

  4. Audray dit :

    Bravo Catherine pour ce blog!

  5. Je salue moi aussi la belle initiative que celle de cette tribune ouverte à la parole des danseurs et ne réagirai aujourd’hui que sur la part qui me concerne le plus directement : la critique faite aux journalistes.

    Le 9 mai dernier, une tribune était également donnée à l’occasion d’une table ronde sur la danse et les médias écrits, organisée à Tangente dans le cadre de l’évènement Recommandation 63. Aline Apostolska et Stéphanie Brody, mes deux collèges de La Presse, étaient là, de même que Catherine Lalonde, du Devoir, François Dufort, de DF Danse et le blogueur Sylvain Verstricht.

    Peu d’interprètes se trouvaient dans la salle, ce qui est bien dommage. Ces deux heures de rencontre ont permis de mettre à jour des aspects méconnus des réalités avec lesquelles les journalistes (pigistes pour la plupart) doivent composer.

    La première est qu’ils ne sont pas maîtres des contenus que les éditeurs qui les engagent souhaitent afficher dans leurs médias. À Voir, par exemple, la politique éditoriale est d’interviewer en priorité les créateurs. Et vu l’espace qui m’est imparti (la longueur de mes articles diminue régulièrement) je fais le choix de donner au lecteur des infos susceptibles de lui offrir des clés de lecture ou de lui donner envie d’aller voir le show plutôt que d’énumérer des noms d’interprètes que le lecteur lambda ne connaît pas et qu’il trouvera dans le programme s’il décide d’aller voir le show. Par ailleurs, la danse n’étant pas l’élément qui draine le plus de lectorat, il faut s’appeler Louise Lecavalier pour faire la une. Et encore, elle ne fait pas le poids face à une grosse pointure de la musique ou du cinéma.

    Je ne considère personnellement pas les interprètes « comme du menu fretin » et il m’arrive d’aller voir des spectacles dont je sais d’avance qu’ils vont m’ennuyer juste parce que j’aime certains danseurs dans le casting. Étant pigiste moi-même, comme la plupart des danseurs, spoliée de mes droits d’auteure, comme tous les interprètes co-créateurs, parce qu’ainsi vont les lois du marché et de la concentration de la presse, je n’ai aucun levier sur lequel peser pour changer les politiques éditoriales des médias avec lesquels je collabore. Comme beaucoup, je fais de mon mieux pour qu’ils aiment ce que j’écris et qu’ils continuent à couvrir la danse. Alors, s’il-vous-plaît, évitons les généralisations à l’emporte-pièce.

    À ce titre, Catherine Lalonde, ex danseuse de son état, faisait remarquer à l’occasion de la table ronde qu’elle a réussi à faire inscrire les danseurs en crédit à la fin de ses articles et que personne dans le milieu n’en a fait la remarque alors qu’il se trouve systématiquement quelqu’un pour souligner ses erreurs.

    Un compte-rendu de cette table ronde devrait être disponible dans le courant du mois de mai sur le site de Tangente. Si tu as envie de le lire, Catherine, et de poster un billet sur la question, j’échangerai volontiers avec toi. Là, je m’en vais répondre à Johanna qui m’a mal citée.😉

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