Hommages en série 9: De Magali Stoll à Ami Shulman

Voici le 9e texte d’une chaine d’hommages que les interprètes se rendent entre eux. Le principe est simple : la personne à qui l’hommage est rendu se charge d’écrire un nouveau billet sur quelqu’un qu’elle admire qui, à son tour, écrira sur l’interprète de son choix et ainsi de suite. Fabienne Cabado, idéatrice

Empathie emphatique [1]

Une valse à neuf temps pour Ami Shulman

Premier temps, la danseuse (2009) [2]

En fond de scène, deux interprètes, se tenant par le poignet, tournent lentement sur elles-mêmes sans jamais se défaire du contrepoids de leurs deux corps. En avant-scène, une autre danseuse entre et sort frénétiquement d’un carré de lumière. Elle pourrait être furieuse, ou simplement aimantée. Malgré ma position éloignée, sa force d’attraction agit sur moi. Exécutante preste, forte, grave et endurante.

Deuxième temps, la répétitrice (2006) [3]

Dans le studio, deux danseuses terminent une section de déplacements rapides – lignes, colonnes et autres diagonales – à l’unisson plutôt imparfait. Dubitatives, elles attendent le verdict de la répétitrice qui s’approche, souriante. En quelques mots, doublés d’un art consommé du renforcement positif, celle-ci les encourage, tout en mettant subtilement l’accent sur des lacunes techniques perfectibles.

Troisième temps, l’enseignante (2014) [4]

Couchée sur le dos, en état de profonde relaxation, une interprète écoute la voix de l’enseignante, qui guide avec douceur les mouvements de sa mâchoire. Une heure plus tard, sa mâchoire, ses yeux et sa tête ayant dansé cette danse étrange, elle a l’impression que tout son corps se meut de manière différente, déliée.

Quatrième temps, la danseuse

Je ne l’ai pas vue danser pour Marie Chouinard. Je l’imagine néanmoins vive, incisive, filante.

Cinquième temps, la répétitrice

J’ai encore à l’esprit sa manière si particulière, sud-africaine, de nous dire de reprendre une « transition », en anglais. Non pas « z », puis « ch », mais « s », puis « j » : transsijon.

Sixième temps, l’enseignante

Je suis devant la porte de Circuit-Est, plus d’une demi-heure avant le début de la classe. Victime du succès de son enseignante, elle est déjà complète. Dépitée, je me vois obligée de rebrousser chemin. Ses séquences de mouvements, rondes et élastiques, me seront refusées.

Septième temps, la compagne de tournée (2004)

Tournée en Belgique. Nous sommes attablées, seules, devant un petit déjeuner d’hôtel. Mon interlocutrice me parle de l’Afrique du Sud, qu’elle n’a pas revisitée depuis son arrivée à Montréal. Elle m’apprend à prononcer correctement « Coetzee », le nom de mon auteur favori.

Huitième temps (2004)

Même tournée. Nous « roomons ». Ma voisine dort; je ne peux trouver le sommeil. La flamme d’une bougie, idée de la dormeuse, luit entre nos deux lits : à sa manière, elle est solidaire de mon insomnie.

Neuvième temps, l’amie

Nous nous croisons dans la rue et, à chaque fois, reprenons le fil interrompu de notre conversation. Que devenons-nous? Certains rêves se sont réalisés, d’autres se sont évanouis. Toujours, cette empathie.

Ligne mélodique constante de cette valse, Ami est une femme drôle, attachante, radieuse, courageuse et tenace, à la singularité aimante presque inconcevable, mais qui sait aussi mordre, rassurez-vous. Compagne de scène et de tournée, répétitrice et enseignante d’une patience infinie, douceur pour l’âme, merveilleuse extraterrestre, elle vient d’une planète que l’on aimerait bien visiter.

ami shulman

Ami Shulman – Biographie

Ami Shulman performed with Compagnie Marie Chouinard and Jose Navas for several years before becoming Rehearsal Director for both companies as well as the Artistic Director to the Chouinard Company on tour. Shulman has remounted and co-created works on companies such as the Göteborg Opera; the National Ballet of Canada; Ballet BC and the Cirque du Soleil and she has worked as a Movement Consultant for several theatre productions, including the Grand Theatre Junction’s Lucy Lost her Heart; Repercussion Theatre’s Macbeth and the Shakespeare Theatre Company’s Salome by award-winning director Yael Farber. Shulman has performed for and directed video installation works, collaborating on the interactive video installation Let us imagine a straight line with musician/videographer Butch Rovan in 2009 and choreographing for Mouvement Perpetuel’s large scale installation1001 Lights in 2015. As a free-lance artist, Shulman has also Rehearsal Directed for O Vertigo Danse and Tony Chong and had been a set and costume designer for Gregory Maqoma’s Southern Comfort at Southbank, London.

Shulman is a highly sought after teacher, her unique approach to mindful, anatomical relationships in movement has invited her to teach extensively including for places such as the Juilliard School; Jacob’s Pillow; Cirque du Soleil; GöteborgsOperans Danskompani; National Theatre School of Canada; Boston Conservatory; Alvin Ailey School; School of Toronto Dance Theatre; Codarts; Brown University; Hollins University; University California San Diego as well as for companies such as Cedar Lake, LA Dance Project, Staatstheater Kassel and Abraham in Motion. As a prominent teacher of the Montreal dance community, Shulman has presented her work at McGill University’s conferenceTime Forms and teaches regularly for l’École de danse contemporaine de Montréal; l’École supérieure de ballet du Québec; UQAM; Concordia University; Ballet Divertimento; the RQD; Transformationdanse and Danse à la Carte. Ami Shulman is an Artistic Associate of the Springboard Project Montreal/New York and she is a certified practitioner of the Feldenkrais Method.


[1] Au sens vieilli du terme emphase, selon le Petit Robert : « énergie, force expressive ».

[2] Projet X, de Chantal Lamirande, avec Dominique Thomas et Ami Shulman, Agora de la danse.

[3] Duo for Four Dancers, avec Mira Peck, dans Portable Dances, de José Navas.

[4] Classe de Feldenkrais, Danse à la Carte, 10 novembre.

Une invitation, en français and in english, from Anna Patterson

Dans le cadre du lancement de la saison 2015-2016, voici une invitation destinée aux danseurs venant de Anna Patterson. Répondez-lui! You’ll find the original version just bellow my french translation.

Je m’appelle Anna Patterson et je suis originaire de Boston. Je suis étudiante en danse contemporaine et en linguistique à l’Université Concordia. Cet été, je travaille pour deux organismes de la communauté montréalaise, le studio 303 et Danse à la carte. Pour cette dernière, je suis impliquée dans un projet qui sera présenté lors de la soirée bénéfice du 4 septembre prochain et qui me semble à la fois important et particulièrement digne d’intérêt. J’ai besoin de votre aide! Je vous demande :

Comment pouvons-nous travailler à donner plus de visibilité aux danseurs en les reconnaissant comme artistes à part entière, plutôt que comme simple rouage d’une grande machine chorégraphique et culturelle?

Comment pouvons-nous accéder à sentir notre complétude d’artiste, sans restriction de titre ou de catégorie?

Comment pouvons-nous présenter au public nos trajets de carrière, les signatures que nous donnons à nos parcours individuels, sans qu’ils soient forcément tributaires de l’éclairage médiatique placé sur les compagnies et chorégraphes pour lesquels nous travaillons?

Par ailleurs, chacun de nous est constitué d’une multitude de parties. Les danseurs sont tissés de passions diverses et ne soyons pas surpris de les voir s’intéresser à des esthétiques variées. Ne nous enfermons pas dans une catégorie, ne laissons pas un style de danse nous définir. Permettons-nous d’affirmer cette essentielle distinction entre les danseurs et les chorégraphes : notre individualité d’artiste interprète et la versatilité que nous développons permet de tisser des liens, de bâtir des lieux d’échanges riches entre danseurs de divers horizons esthétiques.

Pour toutes ces raisons, lors de la soirée bénéfice du 4 septembre prochain, Danse à la carte aimerait présenter certains d’entre vous à titre d’artiste assumé. Alors dites-moi : de quoi aura l’air votre prochaine saison? Travaillez-vous sur de nouveaux projets? Êtes-vous investis dans la création d’une nouvelle œuvre chorégraphique? Quels sont les partenariats que vous développez avec d’autres danseurs et créateurs? Dites-nous comment vous suivre jusqu’à l’été prochain.

Permettez à la communauté et au public d’apprendre à vous connaître! Je réalise que peu d’informations circulent au sujet des danseurs. Je ne vous demande pas de dévoiler vos aspects les plus intimes, mais de présenter ce qui fait de vous un artiste unique. Peut-être aurez-vous envie de nous parler d’une résidence marquante en Italie, du costume le plus extraordinaire que vous avez porté sur scène ou d’un mouvement qui fait votre réputation jusqu’à l’extérieur du studio? Faites-nous part d’une histoire, d’un événement cocasse, d’un espoir que vous portez en vue de cette nouvelle saison.

Alors, si cette proposition vous interpelle et que vous souhaitez savoir comment la concrétiser le 4 septembre prochain, contactez-moi pour plus de détails à anna.patterson11@gmail.com

My name is Anna Patterson.  I am currently a student in Concordia University double majoring in Contemporary dance and Linguistics.  This summer I am interning with Studio 303 and Danse à la Carte.  Some of my responsibilities with the latter have to do with the Fundraiser on September 4th.  I chose to help with a project I find particularly interesting and important.  I haven’t seen something like this done yet either here in Montreal or my home city (Boston).

And so I’m asking for your help, I’m asking:

How can we work together to empower dancers as individual artists rather than as solely parts of a whole?

How can we present ourselves as complete in ourselves, unrestricted by titles and categories?

How can we present our careers as individual, intentional journeys, instead of hopscotching highlights from one company or choreographer to the next?

Every individual is comprised of many parts.  We are all made of different passions, and in dancers it comes as no surprise to hear that they are interested in many different styles.  Let’s erase the lines drawn around us that simplistically define us as part of a single category. Let’s emphasize together the bridges and crossovers between genres of dance.

We want to know you as an individual artist. So tell us: what’s your coming year going to be like? Busy with new projects? Exciting choreographies? Continued partnerships with dancers and creators? Let us know so we can follow along.

And let’s show the community at large who you are!  It’s been my experience that most professional dancers don’t have much personal information out there.  Now, I’m not asking for your Social Security number, but I’d like to ask you for something personal, something unique.  Tell us how much you loved Italy while in residence, what was the least favorite costume you’ve worn onstage, do you have a favorite move to break out at parties? Give us a story, a joke, a hope for the coming year.  Let’s launch the season together.

For more information and details please about this project, please contact Anna at anna.patterson11@gmail.com

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Je ne vous laisserai jamais tranquille

Vous l’avez constaté, je suis moins active sur mon blogue depuis quelques années. Les études m’ont pris mon temps, mes ressources et mon âme. Mais je ne vous ai jamais oublié et régulièrement, je pense avec amour à ma communauté. Pas de nostalgie ici, non, je suis heureuse de ma transition et peut-être vous en reparlerai-je dans un prochain billet. Amour. Et surtout, encore, « ma » communauté. Je sens que j’en fais encore partie, même si je vogue dans des eaux ostéopathiques, boulevard Saint-Joseph. Lire la suite

Hommages en série (8): De Suzanne Miller à Magali Stoll

Voici le 8e texte d’une chaine d’hommages que les interprètes se rendent entre eux. Le principe est simple : la personne à qui l’hommage est rendu se charge d’écrire un nouveau billet sur quelqu’un qu’elle admire qui, à son tour, écrira sur l’interprète de son choix et ainsi de suite. Fabienne Cabado, idéatrice

Crédit: Eldor Gemst. Source: RQD

Crédit: Eldor Gemst. Source: RQD

Dearest Magali, Lire la suite

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Hommages en série (7): De Jamie Wright à Ivana Milicevic

Voici le 7e texte d’une chaine d’hommages que les interprètes se rendent entre eux. Le principe est simple : la personne à qui l’hommage est rendu se charge d’écrire un nouveau billet sur quelqu’un qu’elle admire qui, à son tour, écrira sur l’interprète de son choix et ainsi de suite. Fabienne Cabado, idéatrice


Ma chère Iv,

Quel plaisir d’écrire une lettre, une vraie lettre, de mettre en mots des choses que j’aurais dû te dire il y a très longtemps. Et quel luxe de savoir cette lettre publique (impossible de faire abstraction de ce fait), de savoir que des gens vont avoir la chance de se rappeler de toi, de penser à toi et d’en apprendre sur toi. Lire la suite

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Hommages en série (6): De Karsten Kroll à Suzanne Miller

Voici le 6e texte d’une chaine d’hommages que les interprètes se rendent entre eux. Le principe est simple : la personne à qui l’hommage est rendu se charge d’écrire un nouveau billet sur quelqu’un qu’elle admire qui, à son tour, écrira sur l’interprète de son choix et ainsi de suite. – Fabienne Cabado, idéatrice

Angels inhabit human forms!

Dearest Suzanne, Lire la suite

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Serions-nous victimes des mêmes peurs que notre public?

Un texte de David Pressault

Je ne vais pas y aller par quatre chemins: je suis surpris et désolé du manque de quête de sens en danse contemporaine. Aurions-nous perdu notre chemin? Chaque année, nous mettons en place des mécanismes forts intéressants et efficaces pour améliorer l’éducation de notre public, afin de faciliter la « compréhension » de la danse. Mais les artistes qui la créent la comprennent-ils eux-mêmes?

Ce que nous cherchons par ces processus de médiation culturelle est bien sûr, le développement de public. En éduquant les spectateurs et en démystifiant la danse, on atténue les craintes de certains. C’est une bonne chose, car le côté non-rationnel de la danse peut en effaroucher plusieurs et faire émerger des complexes d’infériorité intellectuelle ou culturelle. Parce que les complexes nous placent toujours dans une situation bien inconfortable, on préfère bien souvent les éviter.

Souffririons-nous des mêmes complexes que nos spectateurs? Serait-il possible que la rigueur intellectuelle et la forme de pensée qu’exige la danse, ouverte et intuitive, nous échappent? Serait-il possible que nous tombions dans un complexe d’infériorité intellectuelle qui nous retient de trop analyser ou de trouver du sens (surtout) dans les œuvres de nos pairs ou dans les nôtres?

Même si la danse n’utilise pas de mots, elle est un véhicule de communication. Contrairement, au sport son but ultime n’est pas la performance physique, mais la capacité du corps de s’exprimer là où les mots ne suffisent pas. C’est un art fait de nuances, de sensations, de sentiments, de tout ce qui est vécu de manière irrationnelle et qui permet l’expression du monde intérieur.

Plus que jamais, les gens cherchent à donner un sens à leur vie. Pendant ce temps, nos vies sont pleines de dilemmes irrationnels et de paradoxes avec lesquels les êtres humains vivent mal. On aime mieux que les choses soient claires ou du moins compréhensibles, ce qui facilite la quête de sens que la plupart d’entre nous poursuivent.

C’est précisément le rôle des artistes. Ils explorent, ils questionnent, ils décortiquent divers aspects de nos vies pleines de ces dilemmes et paradoxes et apportent des bribes de sens. Leurs œuvres servent notre quête de sens.

Ce qui m’amène au centre de mon sujet. Les œuvres de danse ont du sens, mais ce sens n’est pas rationnel. Le monde de l’inconscient avec lequel nous frayons dans les studios est souvent irrationnel, mais est une fontaine rafraîchissante, une source vie continuelle. Explorer ce monde n’empêche pas d’utiliser la pensée, comme nous l’ont démontré à maintes reprises des philosophes, des psychologues et psychanalystes qui explorent par écrit les riches aspects de la vie intérieure irrationnelle et de l’inconscient. Par contre, développer une capacité à  penser de manière intuitive et ouverte cause de l’inconfort, car il n’y a jamais de certitude ni de conclusion irréfutable. C’est une pensée qui jongle une multitude de données : sensations, sentiments, intuition, imaginaire et symboles. Il est possible de s’y perdre très facilement et rapidement. Mais c’est une forme de pensée qui, d’après moi, est la meilleure pour trouver du sens dans les œuvres chorégraphiques.

J’ai parfois l’impression qu’on souhaite créer nos danses sans penser au sens qu’elles véhiculent. Je crois que nous préférons éviter ce terrain épineux, car la pensée est une faculté que nous utilisons peu. Peut-être est-ce parce que la forme de pensée valorisée actuellement est scientifique et doit s’appuyer sur des faits pour faire émerger une clarté sans ambigüité. Peut-être aussi que nous avons peur, comme le public, de ne pas savoir absolument, de ne pas comprendre clairement.

Devant une œuvre chorégraphique, comme devant un rêve, on se retrouve toujours avec une première impression de non-sens. Mais petit à petit, lorsqu’on se donne la peine d’y réfléchir, de se questionner, un sens émerge, qui parfois échappe même au chorégraphe et aux danseurs qui l’ont créée. Chorégraphe moi-même, j’ai souvent compris le sens caché de mes œuvres longtemps après leur création et leur présentation. Une part de mystère demeure.

Raison/logique/objectivité et imagination/intuition/subjectivité s’opposeront toujours. C’est un combat éternel, que l’humain doit résoudre en acceptant la cohabitation en lui-même de Logos et d’Éros. La danse contemporaine aime bien nourrir Éros, mais fuit généralement Logos. Elle risque d’y perdre de la richesse et de la profondeur en adoptant l’une au profit de l’autre, en refusant la tension créatrice venant de la cohabitation de ces deux énergies.

Des rumeurs circulent à l’effet qu’une institution de soutien aux arts s’apprête à réformer certains programmes pour 2016. Nous risquons de nous enfoncer toujours plus dans une logique économique et politique Apollonienne, alors que nous peinons déjà à défendre le sens caché de nos œuvres irrationnelles et intuitives.

Comment pourrons-nous défendre notre position d’artiste, si nous tardons à accepter nous même la valeur de nos œuvres pleines d’Éros? Comment arriverons-nous à résister à la vague d’œuvres numériques et technologiques qui soulignent toujours plus lourdement l’éphémérité de nos pièces? Tant que nous ne serons pas convaincus de nos rôles de révélateurs de sens, les institutions de financement publiques pourront, avec notre consentement silencieux, faire passer un agenda économique et politique, dont nous sortiront tous perdants. Lorsque la valeur de l’art est réduite à son expression monétaire, elle perd son rôle qui consiste à nourrir l’âme humaine. Faisons attention de ne pas nous laisser contaminer par ce personnage de Brel qui préfère les bonbons, aux fleurs périssables…

 

 

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